Chronique

Joli.
- Oui, l’hiver, métaphorique, qui s’annonce peut bien attendre. Encore un peu. Évoquer l’hiver en été, cela rafraichit, n’est-ce pas… 
- C'est comme songer aux matins bruns quand tout va (encore) bien, ignorant des tumeurs qui colonisent et métastasent…
- … Et, que le ciel nous apparait encore bleu, ou rose, ou comme entrouvrir une fenêtre sur un paysage craquant de givre tandis que la chaleur écrase jusqu’aux ombres sur les trottoirs et que les jours semblent avoir renoncé à s’éteindre. Il y a quelque chose de ces tragédies dont nous connaissons déjà l'issue alors que les personnages, eux, poursuivent leurs conversations sous un soleil intact. Le bonheur est parfois éclairé d’une lumière oblique : celle, exacte, de sa propre fin. L'hiver possède cette vertu singulière sinon paradoxale qui fait que, même absent, il tempère, rappelle, discret, que toute abondance est provisoire, que les arbres aujourd'hui débordants de feuillage devront demain se satisfaire de leurs branches nues. Il rappelle non par mélancolie, mais par fidélité à l’évident ordre des choses. Peut-être est-ce pour cela que l'on pense parfois à lui lorsque tout va (encore) bien. Non par goût du malheur à venir, mais parce que les périodes heureuses portent en elles un léger voile d’inquiétude, comme la nuée l'orage, les empires leur déclin, le capitalisme la guerre. Les personnages de Tchekhov bavardent encore sous les arbres de La Cerisaie tandis que les haches approchent déjà. Le verger est condamné, mais la conversation continue, innocente. Les longues codas d'après-midi de juillet leur ressemblent : la lumière paraît sans fin et pourtant, quelque part en douce, l'automne a déjà commencé son travail de sape. Proust savait que les paradis ne deviennent pleinement visibles qu'au moment où ils s'éloignent. Nous vivons souvent les instants heureux comme les narrateurs vivent leurs souvenirs, avec une conscience diffuse de leur fragilité. Nous habitons le présent tout en percevant, à sa lisière, le souvenir futur en devenir. Chaque été est unique précisément parce qu'il ne reviendra jamais ni sous cette forme ni sous une autre. River of no return. Les mêmes rues, les mêmes arbres, les mêmes terrasses reviendront sans doute quand celui qui les regardera ne sera plus tout à fait le même (ni tout à fait un autre). Le temps qui ne répète rien se contente de rimer. Il y a dans les salons du Guépard de Visconti une beauté de cet ordre. Les lustres étincellent, comme la musique, les robes tournent, comme les têtes, les conversations se prolongent, comme le suave des soirées siciliennes. Tout semble encore vivant. Pourtant le prince Salina sait déjà que le monde auquel il appartient touche à sa fin. La splendeur n'y est pas l'opposé du déclin, elle en est les ultimes feux. L'hiver, métaphorique ou pas, finit toujours par s’annoncer. D'abord par des signes à peine perceptibles, une fatigue nouvelle, un enthousiasme moins spontané, une certitude qui hésite,  un élan qui flanche, une humeur qui flotte. Rien de spectaculaire, non, seulement la saison qui s’érode, on sent que vient un dernier été. Dans Fanny et Alexandre de Bergman, les fêtes familiales du commencement paraissent baignées d'une lumière éternelle. Pourtant, au cœur même de leur abondance, se tient déjà le crépuscule qui viendra les assombrir. La vie procède souvent ainsi. Elle ne nous retire pas brutalement ce qu'elle nous donne, elle laisse d'abord apparaître une fissure dans la certitude, une faille qui laisse filer la lumière. Les silhouettes s'étirent alors sans encore inquiéter. Une lassitude discrète s'installe, une assurance se nuance, une joie demande davantage d'effort. Oh, rien qui mérite un diagnostic, rien même qui vaille un nom, seulement cette lente rotation des jours intérieurs dont nous découvrons (comprenons ?) le mouvement toujours avec un temps de retard. Mais pour l'heure, le ciel demeure clair, dans l'azur, pas de menace. Les feuilles bruissent encore, ivres de leur propre pléthore. Les arbres ignorent qu'ils devront se délester et nous feignons de les croire. Alors l'hiver peut bien attendre. Il attendra comme attendent les vérités simples dont nous connaissons déjà la chute sans éprouver le besoin de la rejoindre trop vite. Comme ces personnages qui, dans les dernières pages d'un roman ou les dernières minutes d'un film, continuent de parler, croire à leur existence future, alors que nous savons déjà ce qui, tapi dans les ténèbres, les attend. Il doit peut-être exister une forme de sagesse qui ne consiste ni à nier l'hiver ni à l'inviter avant l'heure, mais à habiter pleinement la saison présente. 
- Et puisque le soleil est encore haut, puisque la lumière persiste sur les façades et dans les frondaisons, puisque rien ne presse sinon le temps lui-même, l'hiver peut patienter au seuil, encore un peu, c’est ça ? 

M.

PS :  l’aurons-nous dit, redit et répété, le Cinéma Bel Air, unique à sa singulière manière, manque encore et toujours de toute la place qui lui permettrait la mise en œuvre, à sa pleine mesure, de son potentiel, de ses capacités et ambitions. Idéalement, une paire de salles en sus ne serait pas du luxe, juste le moyen de se projeter vers un avenir sinon radieux au moins possible.

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