Chronique

Sibtambar, men jdida.

L’été n’est plus tout à fait l’été. Les saisons, comme les grands de ce monde, ont perdu le sens de la mesure, voire de la décence. Les vagues de chaleur s’imposent là où on ne les attendait pas. Hier, exception ; aujourd’hui, rendez-vous.
Septembre revient, pour l’instant, marronnier fidèle. À l’école, au travail, dans les embouteillages, les sillons ou les réunions, chacun reprend sa place dans le grand théâtre du quotidien. Kabuki ? Comedia dell’arte ? Opera ? One-man-show ? The world is a stage. Pourtant, de recommencement, il n’en a que le nom : nous feignons de repartir à zéro, alors que nous
atterrissons lestés de nos bagages. L’été s’était évertué à nous faire croire au temps suspendu, mais septembre nous rappelle à la réalité du temps qui, lui, ne prend ni rides ni congés. Il débarque toujours avec la délicatesse d’un huissier qui viendrait sonner à la porte des jours encore heureux. Cartable
neuf, souliers étincelants, agenda vierge, masque de sérieux. Et cette curieuse manie de nous faire croire que tout peut reprendre. Septembre ne se demande pas si nous sommes prêts. Il entre, pose ses dossiers sur la table, remet les pendules à l’heure et les horloges à leur place, ressort les
calendriers, les bonnes résolutions et …et… voilà, voilà, ça recommence. Septembre est une madeleine. L’odeur d’un livre neuf, une craie (désormais virtuelle) sur un tableau (désormais virtuel), l’éternel chahut d’une cour de récréation, le ballet des feuilles mortes qui se ramassent à la pelle (tu vois, je n’ai pas oublié) … et nous voilà projetés une vie en arrière, vers
les rentrées joyeuses ou difficiles, vers un âge où l’avenir était une promesse, et non un horizon de peines. Septembre donc, l’illusion d’un perpétuel retour. Aux habitudes, aux factures, aux débats, aux crises. À la politique, avec petites phrases et grandes colères (feintes), et mots usés jusqu’à la corde : pouvoir d’achat, réforme, déficit, urgence, immigration, transition, élections … Des mots si rabâchés qu’ils nous semblent des marionnettes ventriloques. Éléments de langage.
Et pendant que nous recommençons, le monde, bonhomme, continue. Il y a quelque chose d’obscène dans cette mécanique : nous reprenons nos routines quand d’autres comptent leurs morts. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Ce n’est pas tant notre jeunesse, les jours d’avant, que nous regrettons que l’illusion d’un monde stable : un monde où septembre signifiait
vraiment le retour de l’automne, où l’on pouvait croire que les enfants vivraient mieux que leurs parents, où l’avenir n’était pas systématiquement accompagné d’un astérisque « sous réserve de… ». Heureux Sisyphe. Un, au moins, qui savait quel rocher pousser. Nous, nous flottons : le climat ? Les inégalités ? La démocratie ? La guerre ? La défiance? La solitude ? La fatigue collective ? L’angoisse d’une calamité que l’on pressent sans savoir lui donner un visage ? Alors, nous poussons
tout, avec des applications et des tableaux Excel, des conférences et des slogans, des hashtags, et même avec l’IA, créature censée nous faire gagner du temps… pour mieux le perdre à nous demander ce qu’elle fera de nous. Notre époque a un don certain pour le comique. Fellini aurait aimé
le grotesque de cette parade : politiciens en représentation, experts en prophéties, influenceurs en gourous, algorithmes bavards, milliardaires conquistadors rêvant de se répandre, folle semence, à travers l’univers. Tarkovski aurait filmé septembre comme un paysage après l’orage : des flaques miroirs d’un ciel somptueux, tandis qu’au loin, brûlerait encore quelque vestige. Prévert, lui, aurait tranquillement envoyé tout le troupeau paître avant que d’aller, clope au bec, au troquet du coin boire un café. Et puis septembre arrive. Encore. Les uns retournent au travail ou à sa recherche, les autres, petits ou grands, à l’école, certains au luxe de leur oisiveté. On parlera de rentrée sociale, politique, de rentrée littéraire aussi,
tradition bien de chez nous qui consiste à voir se déverser en peu de semaines un déluge de livres qu’une existence ne suffirait pas à écluser. Bref, nous recommencerons. C’est rassurant. Et terrifiant. Car le vrai danger n’est pas que septembre revienne. C’est qu’il revienne toujours pareil.
Que nous confondions mouvement et progrès, agitation et changement, vessies et lanternes, ceci et cela. Que nous répétions, indécrottables, les mêmes erreurs, mais avec des technologies plus sophistiquées, des discours plus élaborés, des graphiques en couleur. À quels records de chaleur sera-t-il enfin admis que le climat n’est pas une opinion ? Combien de morts empilés pour que les tueries cessent d’être une
statistique ? Jusqu’où faudra-t-il laisser grimper les inégalités pour comprendre qu’une société ne tient pas seulement avec des bilans comptables ? Peut-être faudrait-il, enfin, prendre septembre au mot. Ne pas simplement rentrer. Commencer. Commencer autrement. Commencer mieux. Comme Bill Murray dans Un jour sans fin, pour qui la répétition ne prendra fin que lorsqu’il aura vraiment changé, lorsqu’il aura habité ce même jour, autrement. L’éternel recommencement n’est une fatalité que si nous refusons d’apprendre. Sinon, septembre finira par devenir ce moment où, chaque année, nous nous retrouverons exactement au même endroit. Sauf qu’il fera encore plus chaud. Que l’été ne sera plus jamais l’été. Et que le monde se sera un peu davantage consumé.

M.

 

Brèves

Programme de septembre

Prochainement