Chronique
Joie.
- Un singe en hiver !
- ?!
- Oui, un singe en hiver ! Ta petite idée derrière la tête, la dernière fois : un singe en hiver ! Ton histoire de magot et tout et tout. Un singe en hiver ! L’increvable singe avec toute la ménagerie intime que déplie, que déploie Antoine Blondin. Ça commence avec un Albert Quentin, ancien fusilier marin reconverti dans l’hôtellerie pépère, retraité de la picole qui a remisé, parmi les souvenirs militaires, la gnôle, entre une photographie sépia et quelques états de service. Abstinent, il l’est, par serment, croix de bois croix de fer, patriote de la sobriété, mais avec cette pointe de nostalgie qui trahit les grandes promesses. Et la routine comme garnison avec une épouse vigilante, de la clientèle de passage, des marées réglées comme une horloge municipale. Et tout qui semble en ordre pour le Quentin, tout sauf l’âme qui, elle, mélancolique, bat la semelle. Et, un beau jour, olé ! arrive l’Espagne, ou plutôt son ambassadeur, en l’espèce Gabriel Fouquet, pubard parigot en villégiature forcée, un dandy froissé par la vie, mais flamboyant dès qu’il évoque l’Andalousie. Il parle de Séville comme d’un territoire conquis, jure avoir respiré la poussière des arènes et des corridas, collectionne les chimères ibériques, comme d’autres les jambons, avec l’ardeur d’un conquistador sans caravelle. Plus toréador que matador, plus opérette qu’opéra, il fanfaronne, claironne, enchante. Entre ces deux-là, passées les pudeurs, plus de simagrées : un verre sert de poignée de main et l’alcool redevient langue maternelle. Le gris des rues vire ocre, les enseignes dansent, la jouent oriflammes, et la Manche, docile, se rêve Méditerranée. Ils ne s’enivrent pas, ils migrent. Voilà. Chaque rasade devient escale vers un Sud de fortune, un Extrême-Orient de légende, chaque rire une mutinerie contre la mor(t)osité. Le primate hivernal cesse d’être spleen, il se fait rappel d’une jeunesse qui refuse la consigne. Et Blondin, loin de juger, accompagne. Sa phrase chaloupe, cabriole, ironise et hop, retombe sur ses pieds, attendrie. Chez lui, la déraison a des airs de bravacherie, et la fraternité vaut toutes les cures de désintox. Et lorsque le cinéma s’en mêle, alors le verbe se fait chair, pour habiter parmi nous. Verneuil et Audiard. Et Gabin. Et Belmondo. L’un tout en gravité, un quai battu par les tempêtes : massif, fidèle à ses serments comme à ses silences quand l’autre bondit d’une réplique l’autre, insolent, funambule, soleil imaginaire dans les yeux. L’un est une promesse tenue jusqu’à l’étouffement, l’autre la fuite en avant vers des cieux imaginés. Les deux faces d’une même pièce, quelque part... Donc ton magot, ce serait ça ? Un pactole de souvenirs, la conquête d’une nuit trop brève, un petit singe railleur rappelant que face à l’amitié, l’ennui, la nuit n’a jamais le dernier mot et, même si au matin, l’aube remet les chaises droites et les illusions au vestiaire, reste le butin splendide et dérisoire : une poignée d’heures où l’existence a pris des airs d’épopée. Finalement, je crois pouvoir l’entrevoir, ton magot.
- Voilà qui est bien lyrique. Mais, prends garde : il me semble qu’il s’agrippe vite, le magot.
- S’il indique, du bout de sa queue malicieuse, l’endroit où nous avons dissimulé notre part de lumière et de joie, banco pour le porter.
- Alors buvons à la joie, à la lumière et à nos magots, l’hiver, métaphorique, qui s’annonce peut bien attendre. Encore un peu.
M.
PS : l’aurons-nous dit, redit et répété, le Cinéma Bel Air, unique à sa singulière manière, manque encore et toujours de toute la place qui lui permettrait la mise en œuvre, à sa pleine mesure, de son potentiel, de ses capacités et ambitions. Idéalement, une paire de salles en sus ne serait pas du luxe, juste le moyen de se projeter vers un avenir sinon radieux au moins possible.

