Chronique
Janus.
- Tu parles beaucoup, je trouve.
- Tu trouves ?
- Je trouve.
- Beaucoup ?
- Beaucoup.
- Belle entame d’année. Ça promet pour la suite. Je parle beaucoup, donc. Et ?
- Rien. Tu parles beaucoup, c’est tout. Enfin, c’est tout… oui et non.
Qu’est-ce que ça dit de toi, voilà la question. Vaste débat, encore une fois, tu me diras. Qu’est-ce que cela dit de toi et ce que cela ne dit pas de toi.
- Faut-il que je m’allonge ?
- Pas nécessaire. Plus tard peut-être, j’y songe.
- Alors ?
- Tu parles beaucoup, c’est tout. Voire trop.
- Trop ? Ah bon. Et cela te dérange ?
- Pas forcément. Mais tu peux parler beaucoup, faire du bruit avec la bouche et ne rien dire du tout. Parler n’est pas dire.
- Possible. Et ?
- Et si déjà, tu utilises ta bouche, fais que cela soit, un tant soit peu, ici et là, utile.
- Mais c’est bien plus beau quand c’est inutile. Et, s’agissant de ma bouche, je peux en avoir d’autres usages.
- Comique.
- Peut-être. Mais en même temps, pourquoi dire des choses de soi ?
- C’est vrai. Cela étant, il n’est pas interdit de s’intéresser à l’autre, non ?
- Oui, c’est juste. Encore faut-il, soi, présenter un intérêt pour l’autre. Mais puisque me connaitre te démange, je pourrais me fendre de deux ou trois petites choses que je sais de moi. Ou que je crois savoir de moi.
- Je t’écoute.
- J’espère bien. Mais, bon, va falloir remonter loin.
- Revenir à l’alpha, aux débuts, back to the roots, cela peut constituer un bon point de départ…
- Hum. Hum. Est-ce un voile d’ironie que je crois percevoir ?
- Pas plus que ça.
- Ouais. Allons à l’origine alors, commençons, puisqu’il faut commencer, par le commencement. Le verbe. Qui se fit chair. Cher à conquérir, l’un comme l’autre.
- Cela me rappelle quelque chose.
- Le contraire m’aurait déçu. Bref, l’Arbitre siffle le coup d’envoi et c’est parti. 36° 17′ 00″ N, 6° 37′ 00″ E. A ne pas confondre avec 41° 50′ 28″ N, 85° 40′ 07″ O. Ça, c’est pour la carte et le territoire, la géographie, l’espace. Autant dire d’un autre monde sinon d’une autre planète. Un alien. Pour le temps, l’histoire, disons que je suis d’un autre siècle que celui-ci. L’étranger. En ce temps-là, la vie était plus belle et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
- Oui, peut-être, mais le temps patine la mémoire avant qu’elle-même ne patine, les contours se voient floutés, les arêtes écrêtées et les couleurs enjolivées…
- Je peux poursuivre ?
- Poursuis.
- Je disais donc… Il a fallu tout d’abord apprendre les mots, leur tourner autour, en faire le tour sans toujours les cerner, leur faire la cour, espérer pouvoir les surprendre, les comprendre, s’en saisir, les apprivoiser, des bêtes sauvages, s’en faire des compagnons, se les mélanger, les faire siens, les faire soi. Les accumuler comme des conquêtes, bodycount, par nécessité, par instinct de survie, puis par gourmandise, s’en emplir, glouton, s’en gaver, tant et si bien qu’on s’en retrouve saturé de l’intérieur, plein de trop-plein, et, le moment venu, comme une éponge qu’on presse, les restituer, ouste, ouvrir la cage aux oiseaux, leur rendre leur liberté de bêtes sauvages… Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux.
- Et de nous.
- Et de toi. Et de moi.
- Et le cinéma dans tout ça ?
- Remplace les mots par les images et, mutatis mutandis, à raison de 24 par seconde, tu pourras en tirer quelque chose, une bribe de vérité. Peut-être.
M.
PS : l’aurons-nous dit, l’aurons dit, redit et répété, le Cinéma Bel Air, unique à sa singulière manière, manque encore et toujours de toute la place qui lui permettrait la mise en œuvre, à sa pleine mesure, de son potentiel, de ses capacités, de ses ambitions. Idéalement, une paire de salles en sus ne serait de loin pas du luxe, juste le moyen de se projeter vers un avenir sinon radieux au moins possible.


