Chronique

Marcescence...

- Tu vois, avant de continuer sur le mouvement suivant, arrêtons-nous un instant sur un point qui nous orbite sans cesse et prend la forme d’une question autour de laquelle nous-mêmes orbitons, comme sur un manège (dés)enchanté, un pow wow, une boucle, David Bowman (2001, Strauss etc…) dans son Discovery One. Qu’est-ce que je fais là ? En fait, quand on le pense, généralement, dans son espace intérieur, ça donne plutôt Qu’est-ce que je fous là ? Les myriades de
fois où on se l’est posée, cette question. Cette vieille sensation de ne pas être à sa place, en phase avec ce qu’on pense, ce qu’on imagine être soi. Petit, seul et nu devant le Monolithe.
C’est Meursault sous le minéral d’un soleil aussi implacable qu’algérien, incapable de feindre le chagrin attendu (Aujourd’hui maman est morte), étranger à lui-même. Killing an Arab. Ce n’est pas tant le crime que le décalage qui le condamne. Être là, c’est déjà être de trop. C’est Roquentin, chez Sartre (ah, les réminiscences des cours de philo de Terminale, merci Monsieur Schweyer…), Roquentin donc, face
à la racine du marronnier : rien n’est à sa place parce que rien n’a de raison d’être. Nausée et contingence. Le malaise ne vient pas du monde, mais du fait qu’il est, point, brutalement, sans mode d’emploi. Et nous avec. Tiens, débrouille-toi avec ça. Qu’est-ce que je fous là ? Kafka, lui, enferme la question dans des couloirs bureaucratiques. Shock corridor. Joseph K. se réveille accusé sans savoir de quoi, et avance pourtant, docilement, vers et dans un procès dont il ignore les tenants, les aboutissants, le sens et la direction. Que fais-je céans ?
devient : comment suis-je arrivé ici, là, sans jamais avoir choisi ? Qui ne se l’est jamais posé cette question ? Qu’est-ce que je fous là ? Tiens, Travis, dans Paris, Texas. Il est là, oui. Il marche, respire, traverse les paysages, comme arrivé trop tard dans sa propre vie. Un présent sans vademecum, sans mots d’abord (mais avec trois notes de Ry Cooder, quand même). Un homme, l’homme qui marche, revenu de quelque part (d’où ?) et qui ne sait plus très bien comment habiter le monde. Il est là, mais il flotte légèrement à côté, mise au point floue.
Comme si exister demandait un effort qu’il ne savait plus fournir. Déjà devenu silence, errance, regard sans boussole. Un corps présent, mais absent. Un personnage là, dans le cadre, mais encore (déjà ?) ailleurs. Le monde moderne comme vaste espace d’attente sans guichet. Salle des pas perdus ? Limbes ? Purgatoire ? Qu’est-ce que je fous là ?
Il y a aussi la version absurde et radicale : Beckett. En attendant Godot. Être là, c’est attendre. Attendre quoi ? On ne sait pas. Au demeurant, aimerait-on savoir ? Peut-être qu’on n’en a que faire. Mais partir (comment ? où ? un peu ? beaucoup ? vraiment beaucoup ?) serait encore pire, ou tout aussi vain, sans doute. Alors, on reste. On parle.

Ou pas. On tue, illusion, le temps qui, lui, sans pitié, aura notre peau, s’en fera un trophée. Nous sommes une cible peut-être, mouvante sûrement, mais qu’il ne rate jamais. Chasse aux canards, tir aux pigeons. Poule !!! Qu’est-ce que je fous là ?
Et parfois la question jaillit dans les endroits les plus banals, au cinéma face à un film dont on taira, par charité, le nom, au théâtre, au bureau (un autre théâtre), au bistrot, dans une file de supermarché, à l’atelier, au chantier, dans le ventre d’un scanner (Jonas dans sa baleine), au restaurant, au milieu d’une clairière, d’une étroite bande de terre, du bon côté (s’il y en a un) du viseur d’un sniper, d’un embouteillage, d’un isoloir, d’une soupe populaire, d’une conversation, d’une tombe, d’un
rêve, d’un corps, d’une vie…, elle surgit, cette question, pop-up, diable hors de sa boite, comme une révélation minuscule, redoutablement violente cependant. Non pas un drame, non, mais une dissonance, une anomalie, une fêlure. Le moment précis où le décor craque. Une fissure. Mais qu’on va tenter de ravaler, ripoliner, cacher la merde au chat. On pourrait penser, se dire que peut-être que la vraie inquiétude n’est pas
d’être là, mais, intuitivement, de sentir qu’on pourrait être ailleurs, sans savoir où, ni à faire quoi. Et que toute une vie se joue dans cet écart, cet interstice. Bref, à la question Qu’est-ce que je fous là ? La possibilité d’une réponse : je n’en sais fichtre rien. Ou alors : va savoir. Et toi ?
- Euh… Et moi quoi ? Tu disais ?
- Rien, je ne disais rien. Pardon de t’avoir réveillé.
- Endormi, tu veux dire.

M.

PS : l’aurons-nous dit, redit et répété, le Cinéma Bel Air, unique à sa singulière manière, manque encore et toujours de toute la place qui lui permettrait la mise en œuvre, à sa pleine mesure, de son potentiel, de ses capacités et ambitions. Idéalement, une paire de salles en sus ne serait pas du luxe,  juste le moyen de se projeter vers un avenir sinon radieux au moins possible.  

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