Chronique

Out. 
- L’hiver peut attendre d’autant qu’il nous semble encore loin, limite étranger. 
- Même s’il arrive plus vite qu’on l’imagine.
- Même s’il arrive plus vite qu’on l’imagine.
- Revenons donc à l’été alors.
- Revenons à l’été, tu as raison, une saison qui me fait immanquablement penser au film Les choses de la vie.
- Tiens, le retour du rétroviseur, de la machine à remonter le temps. Cela faisait longtemps…
- On a les obsessions qu’on peut. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, jeune, j’ai été mauvais en maths et la seule géométrie qui m’importait alors était celle des corps à explorer.
- Le rapport avec l’été ?
- J’y viens. Les choses de la vie, c’est Romy Schneider, solaire comme jamais, le charme si particulier de Michel Piccoli, la musique de Philippe Sarde (Ah, La chanson d’Hélène…), l’incontestable talent de Claude Sautet et les cigarettes partout tout le temps et une collision mémorable, une roue de voiture qui poursuit, des décennies plus tard, sa course. Le choc, dans la première partie du roman, Les Choses de la vie donc, Paul Guimard le présente comme une succession d’événements extrêmement précis. Plutôt que de décrire un accident brutal et chaotique, il le décompose à la manière d’une démonstration mathématique, une équation ou une figure géométrique. Quasiment une chorégraphie. Il montre comment une infinité de petites causes, de petites choses, conduit à un résultat inévitable. L’histoire implacable de nos vies, en somme. 
- Le rapport avec l’été ?
- L’action se situe quand l’été, comme le jour, va déclinant. C’est encore et déjà plus l’été. Les mois d’août sont meurtriers. Satisfait ?
- Je m’en contenterai. Tu peux continuer.
- Je développe donc : une suite articulée de causes et d’effets, de mouvements de la voiture, des réflexes de Michel Piccoli / Pierre, d’obstacles qui constituent les étapes d’un enchaînement logique. 1+1=2. Ou alors : Ec=1/2*m*v2. Une question d’énergie cinétique, à savoir Pierre (ou toi ou moi) lancé à une certaine vitesse et qui va in fine à la rencontre violente d’un point fixe, une bétaillère, un arbre, la route, un Monolithe. Bref, une fois les conditions réunies, le crash devient inéluctable, se mue en Fatum (en vost : Mektoub). 
- Tu es en train de me dire que, quelque part, nous-mêmes sommes des véhicules qui suivent des droites, des courbes, des angles et des trajectoires qui se croisent et que l’espace temps de nos existences peut apparaitre comme un problème géométrique où les distances, les directions et les points de rencontre (collision ?) déterminent l’issue.

- Dans les grandes lignes. J’ajoute que Guimard en décomposant le temps, en le retenant, ralentit le récit jusqu’à donner l’impression que chaque fraction de seconde est analysée séparément. Et éclaire ce que quelques instants peuvent contenir de toutes les choses d’une vie. Et que cette fragmentation rappelle un calcul où l’on étudie chaque étape avant d’obtenir le résultat final. Le hasard devient quantifiable, ce qui semble n’être qu’un simple accident se révèle la rencontre de plusieurs facteurs, vitesse, position, tempo, réactions humaines, la combinaison de nombreux paramètres plutôt qu’un événement totalement aléatoire. On pourrait y voir une approche, une vision presque scientifique avec un narrateur qui observe l’accident avec une précision objective, comme s’il réalisait l’analyse d’une expérience physique, une dissection. Les émotions y sont momentanément suspendues, mises à distance, au profit de la description des mouvements et des forces en jeu, une mécanique de précision.
- Ben dis donc, pour un nul en maths et en géométrie… Mais ça, c’est la première partie du livre…
- La suite, on la connait. Pierre entre deux mondes, mais déjà de l’autre, revit son histoire avec Hélène. Et Pierre meurt. Et Hélène ne recevra jamais la lettre de rupture de Pierre, mais comme il avait, dans l’intervalle, compris certaines choses et changé d’avis… Tu connais l’ultime pensée de Pierre ?
- Non.
- « Oui, je l’aime ».

M.

PS :  l’aurons-nous dit, redit et répété, le Cinéma Bel Air, unique à sa singulière manière, manque encore et toujours de toute la place qui lui permettrait la mise en œuvre, à sa pleine mesure, de son potentiel, de ses capacités et ambitions. Idéalement, une paire de salles en sus ne serait pas du luxe, juste le moyen de se projeter vers un avenir sinon radieux au moins possible

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