Chronique
Ave (Ciné)Maria
- Prenons une grande respiration et revenons au deuxième mouvement…Celui où tout se dérègle. Où l’histoire, soudain, n’obéit plus à personne. Comme une bête traquée, un renard sous le givre, cavalant de-ci de-là, elle se cabre la bête, trébuche, accélère sans prévenir, bifurque. Plus de main sur le gouvernail. Un poulet sans tête qui traverse la scène en hurlant silence. L’écriture s’est retirée, oui, mais pour mieux tendre un piège. Elle attend. Et quelque chose surgit. Brutal. Collision frontale. Des regards qui s’entrechoquent, des perceptions qui explosent en éclats de verre. Kaléidoscope. Une chorégraphie de fractures. La vérité, elle, s’évapore. Inutile. Accessoire. Ce qui reste, c’est la (dis)torsion. La manière dont la scène se déforme en nous, comment elle s’incruste, comment elle nous habite et nous déplace. Une image dédoublée. Deux mémoires qui se disputent le même plan. Deux films superposés. Rashōmon. Blade Runner. La pluie y tombe, comme un obus, jamais au même endroit. En principe. Le sens, lui, file entre les doigts, du sable, insaisissable. Le cinéma ne capture rien. Il traque. Il poursuit une ombre qui se dérobe. Et moi, je cours derrière lui, hors d’haleine, têtu. Épuisement. Point de rupture. Oui. Le temps se fige, d’un coup. La Jetée. Des images immobiles qui frappent plus fort qu’un travelling furieux. Avancer ? Non. Avancer, c’est revenir par une porte dérobée. On ne voyage pas dans le temps : on le ressasse. L’Armée des douze singes. La boucle comme sentence. Le destin en circuit fermé. Certaines images ne s’effacent jamais. Elles s’impriment dans l’oeil, persistance rétinienne ad vitam, et dans la mémoire, comme des cicatrices mal refermées. Un chien andalou. Elles reviennent, plus lourdes, plus denses à chaque résurgence. Des strates qui s’accumulent. Des épaisseurs de nuit. Comme si nous étions faits de fragments (et de discours amoureux), d’instantanés mal montés, rafistolés dans la mémoire des autres. Le retour est une fable. Proust le savait : ce qui revient n’est jamais ce qui fut. C’est une apparition floue, ectoplasmique, un double altéré. Une contrefaçon du passé. Et il y a ces films jamais tournés que nous jurons pourtant avoir vus. Des montages clandestins, des souvenirs greffés, des scènes apocryphes qui colonisent nos nuits. Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Écrire. Effacer. Réécrire. Palimpseste fébrile. Memento (Mori). Avancer à reculons, bâtir sur des ruines encore fumantes. Des bribes pour seule boussole.
Peut-être que le vrai film est là : celui que nous traversons sans jamais le comprendre. Un moteur gronde au loin. Taxi Driver. S’asseoir à l’arrière, regarder, étranger, des vies étrangères défiler, les néons sur le pare-brise trembler, indifférents. La vie n’est pas la vie, ni ce qu’on nous fait croire. Jamais eu. Pas de salut. Seulement le vide. Le mouvement. Le vertige. Le temps écrase, l’espace isole. Rien ne se résout. L’Avventura (oui, encore). Alors on avance, comme dans un rêve absurde devenu habitable. Alice au pays des merveilles. Une quête sans issue. Mais nécessaire. Peut-être. Ne pas sombrer, pas encore, pas tout à fait. La Dolce Vita. Le sens n’est ni une fin ni une réponse. Il est le film lui-même. Ses faux raccords. Ses tremblements. Ses bouts de lumière (qui finissent dans la nuit) et ses zones mortes, tapies dans l’ombre, prêtes à nous sauter au visage. Un film instable, qui se défait en se fabriquant. Nous.
- On y revient toujours.
- Comme à la première image.
- Et à la dernière.
- Amen.
M.
PS : l’aurons-nous dit, redit et répété, le Cinéma Bel Air, unique à sa singulière manière, manque encore et toujours de toute la place qui lui permettrait la mise en œuvre, à sa pleine mesure, de son potentiel, de ses capacités et ambitions. Idéalement, une paire de salles en sus ne serait pas du luxe, juste le moyen de se projeter vers un avenir sinon radieux au moins possible.

