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Chronique

« And now the end is near… » Frank Sinatra in My Way
« This is the end… » The Doors in The End
« J’ai perdu tant de choses que je serais incapable d’en faire le compte, et je sais que j’ai perdu le jaune et le noir, et je pense à ces couleurs impossibles comme n’y pensent guère ceux qui voient. Mon père est mort et il continue d’exister auprès de moi. Lorsqu’il m’arrive de scander quelques vers de Swinburne, je le fais me dit-on avec sa voix. Celui-là seul qui est mort est nôtre, seul est nôtre ce que nous avons perdu. Ilion fut, mais Ilion perdure dans l’hexamètre qui la pleure. Israël fut lorsqu’il était une antique nostalgie. Tout poème, avec le temps, devient une élégie. Nôtres sont les femmes qui nous ont laissés, étrangers enfin à l’attente, qui est angoisse, et aux alarmes et aux terreurs de l’espérance. Il n’y a d’autres paradis que les paradis perdus. » Jorge Luis Borges Possession de l’hier / Posesión del ayer

The end.
…Et lui qui n’ignorait rien de ce que raconter une histoire voulait dire, il savait qu’il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte, qu’il faut savoir conclure et que les histoires les meilleures ont une fin, toujours. Toutes, la sienne incluse.
Dans le Cid, Don Diègue (s’) interroge : « Rodrigue, as-tu cœur ? » William Wyler qui n’en avait jamais manqué vit le sien se dérober, lui faire faux bond ce lundi 27 juillet 1981, à Beverly Hills, Californie, USA. Ce n’est pas plus mal après tout, s’est-il peut-être dit, de partir par surprise, en pleine chaleur, en pleine lumière. Voilà, pour celui qui était parti plusieurs fois, il lui fallut s’en aller une dernière fois, l’ultime, et tout laisser derrière lui, sans peur, ni regrets ni remords, sans au revoir ni adieu.  Si partir c’est mourir un peu, mourir c’est partir beaucoup. Et longtemps. Une éternité. Et comme l’éternité, c’est long, surtout vers la fin...
Mourir donc, puisqu’il faut appeler les choses par leur nom. Si c’est le moment, alors allons-y, se dit Willie, entrons dans la mort les yeux grands ouverts. Comme au cinéma. Et retrouver ceux qui nous y ont précédé. Les vrais acteurs de la vraie vie, les faux êtres de la fausse vie, les uns se prenant pour les autres et inversement.
Tirer le rideau et sa révérence. Boucler la boucle. Avec étonnement. Et quel étonnement ! Déjà ! Le générique de fin alors que j’ai le sentiment que le film vient à peine de commencer. Ce serait donc vrai ce qui se dit : un claquement de doigt et le voici arrivé le dernier moment, celui des ultimes soubresauts électriques de notre conscience, qui voit toutes les images fixes ou animées emmagasinées, nous remonter à la surface, s’échapper, exploser, un geyser, un volcan et le film de notre vie se dérouler, à la vitesse de la lumière dans un flux tantôt fluide, tantôt saccadé. Sans doute, mais les montages diffèrent, à chacun le sien, ainsi que les points de vue et les plans et les focales et les profondeurs de champs et les arrêts sur image et les scènes et les personnages. Et nous voici spectateur, après en avoir été acteur et réalisateur, du dernier film, le film de tous les films, l’œuvre somme en somme, le film absolu. A la manière du Mahabharata dont il se dit que tout y est contenu et que ce qui n’y figure pas n’existe pas.
Peut-être, plus tard, quelque part, des gens se souviendront de moi ou plutôt de mes films. Et avec un peu de chance pas que de Ben Hur, mon enfant monstre.   Il y a des yeux qui reçoivent la lumière et il y a des yeux qui la donnent. J’ai essayé d’en donner un peu et peut-être continuerais-je à parler à des gens, au-delà de moi. Peut-être aurais-je servi à quelque chose. Peut-être donnera-t-on, vanitas vanitatum, mon nom à une salle de cinéma. Peut-être, retour à la case départ, à Mulhouse. Peut-être.  
Quelle dernière image traversera notre pupille ? Quelle dernière image persistera dans notre rétine ? Quelle dernière image pour nous accompagner dans le grand rien ? Une mère, un père, un enfant, un amour, des êtres chers et toutes ces choses vues qui nous ont plu.… Ou tout simplement, avant que de disparaitre et que l’écran ne s’éteigne enfin, en suspension dans le néant, tel le Monolithe ou une stèle, le mot : FIN.
 

M.

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Prochainement