Chronique
Magot
- Tu sais que tu m’as perdu la dernière fois ? J’avais le sentiment de me retrouver à minuit, seul, dans la forêt. Sans les cailloux du Petit Poucet pour retrouver mon chemin.
- Et ?
- Et j’aurais aimé des explications, simplement.
- Des explications, simplement ? Voilà bien le drame ! Cf. Céline : « Faut comprendre ! On vous explique bien trop de choses ! Voilà le malheur ! Cherchez donc à comprendre ! Faites un effort ! Comprendre, c’est toujours fatigant… On préfère mieux croire. » Croire, par exemple, que deux et deux font cinq.
- Tu t’emportes.
- Je ne m’emporte pas. Tu voulais des explications ? J’explique. Bref. Passons. T’ai-je déjà parlé du magot ?
- Je ne sais pas, ce qui est certain en revanche, c’est que tu m’as déjà entretenu, entre autres et en vrac, des quatre cavaliers de l’Apocalypse (que chacun.e reconnaitra en s’intéressant à l‘actualité), de kanessnegle à Copenhague, de vélos et de pignons, de la vitesse de la lumière, de long train running, de la course éperdue vers les ténèbres, de l’absence
persistante des Lumières, du confort somme toute douillet d’ici, des malheurs sans nom d’ailleurs (suis mes regards), de ceux qui empilent des milliers de morts, de l’amour en fuite, des cerisiers en fleur, des défaites de la pensée, du refus de la complexité, des lâchetés et des errements, de l’égoïsme et de l’aveuglement, de la peur de vieillir et de hideux tourments, des fins de mois, des fins de vie, du sens et des ors de tout ce bastringue, de la recette du crumble à la rhubarbe, des ambitions dérisoires, des cochons et des têtes de lard, des ptites bites et des SUV 4*4 (ou pas), des trous de ta mémoire (Pourquoi ne choisissons-nous pas ce dont nous voulons nous souvenir ?, me dis-tu, toujours), de tes derniers livres lus (Ferrari, Gaudé, Esnard), de tes derniers films vus (…………),
du fugazi et du tout fout le camp, du temps qui (tré)passe, du temps qui (ne) te reste (pas), tu m’as déjà entretenu de tant de choses que je m’y perdrais, Dedale, dans les méandres de ton labyrinthe. Donc, quand tu viens me parler de magot, j’ai envie de te répondre : du magot ? Quel magot ? Le fruit de tes rapines ? L’argent de la vieille ? Ton PER ?
- Imbécile. Un magot, c’est, au choix, un trésor, un butin oui, mais aussi un macaque de Barbarie, un singe à queue rudimentaire originaire d’Algérie.
- Tout toi, en somme.
- Imbécile. Mais pas faux. S’agissant de magot, le français a le bon goût de ne pas trancher : il sait que les richesses les plus sûres ont parfois des griffes et que les trésors véritables vous sautent au cou sans prévenir.
- Blablabla. Incorrigible phraseur. Tu empiles les mots, les formules et les clichés. Tu me fatigues, tu me satures. Mais, dis-moi, pourquoi me parles-tu de singe ?
- Parce que nous avons tous nos compagnons de (dé)route.
- Comme Vitalis et ses singes savants dans Sans Famille ?
- À peu près. Sauf qu’ici, pas plus de tambour et trompette que de roulotte. Seulement des hôtels, persiennes closes, de la bruine et de la mélancolie. Tu vois, dans certaines stations balnéaires de Normandie, quand février met la mer en veilleuse et les hommes en quartier libre, chacun porte son magot sur l’épaule, invisible, braillard, obstiné.
- Précise ta pensée, Ô mon Sphinx aux gros sabots.
- Si tu le prends comme ça, ce sera avec plaisir, mais une prochaine fois.
M.
PS : l’aurons-nous dit, redit et répété, le Cinéma Bel Air, unique à sa singulière manière, manque encore et toujours de toute la place qui lui permettrait la mise en œuvre, à sa pleine mesure, de son potentiel, de ses capacités et ambitions. Idéalement, une paire de salles en sus ne serait pas du luxe, juste le moyen de se projeter vers un avenir sinon radieux au moins possible.


