Rencontre
De Lucrecia Martel avec Javier Chocobar
Documentaire - Argentine - 2025 - VOST - 1h59
Nuestra Tierra
Argentine, 2009. Trois hommes blancs tentent d'expulser les membres de la communauté autochtone de Chuschagasta, revendiquant la propriété des terres. Armés, ils tuent le chef de la communauté, Javier Chocobar. Le meurtre est filmé, et en 2018, après neuf ans d'impunité et des siècles d'histoire coloniale, le procès s'ouvre.
Rencontre avec Corentin Lê, critique - revue Emitaï, en partenariat avec l’ADRC, agence nationale pour le développement du cinéma en régions, le mercredi 13 mai à 20h
Elle a toujours raconté l’Argentine avec une passion réfléchie, mélange d’affection et de regard critique. Lucrecia Martel a inventé en quatre films (La ciénaga, La niña santa, La Femme sans tête et Zama) une nouvelle forme de cinéma politique, une manière d’entrer dans l’intimité des vies pour y faire résonner l’histoire de son pays. Pour la première fois, elle aborde le documentaire, mobilisée par l’assassinat de Javier Chocobar (1941-2009). En défendant des terres de la communauté Chuschagasta, dans la province de Tucumán, cet activiste autochtone devint la cible de trois hommes armés, qui furent jugés en 2018. Autour de ce procès, Nuestra tierra fait avancer, avec la concentration et la tension d’un joueur d’échecs, une volonté de comprendre les faits, mais aussi l’histoire dans laquelle ils s’enracinent. Et c’est passionnant. Quelques minutes avant sa mort, Javier Chocobar apparaît sur une des images captées ce jour-là, silhouette floue à l’arrière-plan, comme déjà effacé… Pour le retrouver et lui rendre hommage, le film ouvre un album de famille émouvant, avec l’aide de sa veuve. On découvre que l’homme adorait faire des photos. On voit les siens, famille et communauté au fil d’une vie difficile qui s’est construite entre traditions et adaptation à la société urbaine moderne. À ces photographies superbes s’oppose la vidéo chaotique tournée, le jour fatidique, par les hommes venus armés : un mouvement violent fait trembler l’image, le sol semble se dérober sous les pieds. Sables mouvants administratifs Avec son utilisation jamais hasardeuse de toutes les traces visuelles et sonores auxquelles se raccrocher, la réalisatrice nous met sur la bonne voie. Oui, il y a quelque chose d’incroyablement vertigineux dans la question qu’ouvre l’assassinat de Javier Chocobar : à qui appartient la terre ? En Argentine, pays né de la colonisation espagnole, se le demander revient à chercher l’acte de propriété de la Terre, vue depuis un satellite au tout début de Nuestra tierra. Pour revendiquer son territoire, la communauté Chuschagasta ne peut s’appuyer que sur des sables mouvants administratifs. C’est jusqu’à l’identité de ce peuple indigène que les Argentins blancs ont voulu faire disparaître en inventant de nouvelles manières de le désigner, afin d’effacer toute antériorité, toute possession originelle. Les membres de la communauté héritent directement de cette crise identitaire, certains ayant renié cette part d’eux-mêmes parce qu’être désigné comme Indien était péjoratif et qu’il valait mieux être ignoré, quitte à laisser l’Histoire être récrite par d’autres, à leur avantage. Nuestra tierra nous guide à travers une réflexion très ambitieuse et très vivante, parfois amèrement drôle, face à la mauvaise foi de certains arguments brandis lors du procès, ou face aux visages accablés par le casse-tête national que devient cette affaire. Dans l’exercice documentaire, c’est son intérêt pour le langage cinématographique qui distingue, cette fois encore, Lucrecia Martel. Elle fait un usage admirable du montage, construisant un véritable discours sans avoir recours au commentaire en voix off, et elle utilise les drones d’une manière très pertinente pour montrer le territoire, où s’ancrent à la fois l’âme argentine et une obsession maladive de la propriété, de l’appropriation. Dans une séquence étonnante, un rapace s’attaque à l’un de ces drones et la caméra embarquée s’écrase sur le plancher des vaches, qui sont alors filmées à l’envers. Une terre sens dessus dessous : l’image dit tout. Télérama
