De Bertrand Bonello avec Adilé David, Katiana Milfort, Louise Labèque, Mackenson Bijou, Ninon François, Wislanda Louimat
Fantastique Drame - France - 2019 - VOST - 01h43

Zombi Child

Haïti, 1962. Un homme est ramené d’entre les morts pour être envoyé de force dans l’enfer des plantations de canne à sucre. 55 ans plus tard, au prestigieux pensionnat de la Légion d’honneur à Paris, une adolescente haïtienne confie à ses nouvelles amies le secret qui hante sa famille. Elle est loin de se douter que ces mystères vont persuader l’une d’entre elles, en proie à un chagrin d’amour, à commettre l’irréparable.

A écouter : Bertrand Bonello sur France Inter

Bertrand Bonello explore brillamment la culture vaudoue, des origines haïtiennes à sa manifestation dans un pensionnat de jeunes filles françaises. Les zombies, encore eux… De The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch à Atlantique de Mati Diop, en passant par Little Joe de Jessica Hausner, on aura croisé beaucoup de zombies, morts-vivants, possédés et envoûtés cette année sur la Croisette (sans compter tous ceux, anonymes ou célèbres, provisoirement épuisés ou définitivement bistourisés, qui n’entrent pas officiellement dans cette catégorie mais qui en ont acquis les traits et les allures). De tous ces films, Zombi Child est celui qui explore le plus consciemment et systématiquement la généalogie et la dimension éminemment cinématographique de toutes ces figures. On pourrait même dire que c’est son principal sujet, alors qu’ailleurs les non-morts ou les âmes vengeresses se réincarnant dans des vivants apparaissent essentiellement comme des allégories politiques et poétiques. Du côté des zombies mélancoliques de Jacques Tourneur (I Walked With a Zombie) plutôt que de celui des morts-vivants putrides et affamés de chair de George Romero, Bertrand Bonello reprend le mythe à ses origines : le vaudou. Son film met en parallèle deux histoires qui vont s’entrecroiser. La première, racontant le «cas réel» de Clairvius Narcisse, s’attache à une zombification à Haïti en 1962, dont la victime, tenue en esclavage, va peu à peu se libérer. Dans le second récit, se déroulant cinquante-cinq ans plus tard, quatre lycéennes pensionnaires de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur de Saint-Denis accueillent dans leur bande une Haïtienne de leur âge, petite-fille de ce même Clairvius Narcisse, dont les parents sont morts dans leséisme ayant touché l’île en 2010 et qui vit à Paris chez sa tante, une prêtresse vaudoue. Ce qui donnera l’idée à l’une de ses camarades, la romantique Fanny, d’utiliser les pouvoirs du vaudou pour exorciser un douloureux chagrin d’amour. La partie haïtienne expose très efficacement et sobrement la réalité rituelle, sociale et politique du vaudou, en abordant sa magie comme une vérité qui n’a pas à être remise en cause. Ce vaudou-là, complexe et profond, a rarement été abordé sérieusement au cinéma - on n’en connaît que trois exemples, aussi étranges que remarquables : Divine Horsemen (1947-1954) de Maya Deren, Souvenance (1991) de Thomas Harlan et Royal bonbon (2001) du regretté Charles Najman, l’un des dédicataires de Zombi Child. Bonello met en évidence la façon dont cette religion syncrétique, mélange de divers cultes animistes africains parfois teinté de christianisme, et qui fut notamment une réponse à la traite négrière, une forme radicale de libération et de réappropriation des corps et des âmes pour les esclaves et leurs descendants, a pu aussi être retournée en instrument de soumission par la pratique de la zombification. On voit ici comment l’Occident impérialiste et capitaliste résonne dans le vaudou. Dans le second récit, c’est l’inverse : comment le vaudou résonne dans l’imaginaire occidental. Si cette seconde partie est la plus éclatée, risquée et inégale, c’est que l’imaginaire dont il s’agit ici est essentiellement adolescent. C’est celui du rock devenu rap, de la bande dessinée et du cinéma fantastique hollywoodien, dont Bonello n’hésite pas à frôler parfois la part de folklore et le mauvais goût assumé. A travers ces jeunes filles qui se retrouvent la nuit dans la salle d’arts plastiques pour se raconter des histoires ou comploter à la lueur des bougies, il se souvient des sororités et des réunions clandestines étudiantes du giallo italien des années 70 et du cinéma d’horreur américain des années 80 - notamment les films de Wes Craven, par ailleurs auteur de l’excellent l’Emprise des ténèbres (1988), qui mêlait tortionnaires Tontons Macoutes et terrifiants sortilèges vaudous dans une Haïti cauchemardesque. Bonello reprend en partie les codes et les figures de ce cinéma qu’il connaît très bien en les déplaçant dans une France à la fois intemporelle et très actuelle, tout en envisageant, via la première partie, le paranormal vaudou comme un retour des refoulés de l’histoire, colonisatrice et esclavagiste, au sein d’un établissement dont l’existence même s’inscrit dans l’histoire officielle française. Comme toujours avec Bonello, le film est à la fois brillant et un peu trop théorique, mais ici l’absence de star et la modestie du budget apportent une simplicité nouvelle, une dimension de série B qui s’accorde bien au cinéma auquel il rend hommage. Sa façon habituelle de coller entre eux différents imaginaires et différentes époques, d’amalgamer de nombreuses références, rejoint le syncrétisme vaudou dans une forme de syncrétisme cinéphilique où, par exemple, Robert Bresson pourrait s’acoquiner avec Dario Argento. Libération

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