De Thomas avec Franz Rogowski, Sandra Hüller, Peter Kurth, Andreas Leupold, Michael Specht
Comédie Dramatique Romantique - Allemagne - 2018 - VOST - 02h05

UNE VALSE DANS LES ALLEES

Le timide et solitaire Christian est embauché dans un supermarché. Bruno, un chef de rayon, le prend sous son aile pour lui apprendre le métier. Dans l’allée des confiseries, il rencontre Marion, dont il tombe immédiatement amoureux. Chaque pause-café est l’occasion de mieux se connaître. Christian fait également la rencontre du reste de l’équipe et devient peu à peu un membre de la grande famille du supermarché. Bientôt, ses journées passées à conduire un chariot élévateur et à remplir des rayonnages comptent bien plus pour lui qu’il n’aurait pu l’imaginer…

Un film aux effluves profondément mélancoliques et poétiques, qui décrit avec grâce et pudeur, à travers les yeux de son héros principal, toujours à la limite du basculement, l’univers des ouvriers de l’ancienne Allemagne de l’Est. Une valse immense s’invite dans les allées d’un entrepôt qui sert aussi de supermarché. Ce n’est pourtant pas le meilleur endroit pour écouter du Bach ou du Strauss. Mais, justement, l’étincelle d’humanité et de beauté opère dans cet espace industriel, la nuit, où des femmes et des hommes simples s’évertuent à remplir les rayons d’aliments que des clients ou des camions viendront vider le lendemain. Une valse dans les allées choisit pour espace narratif un hangar de la grande distribution, en mettant en scène une poignée de personnages attachants, à commencer par Christian qui fait ses premiers pas dans son nouveau travail. C’est chose rare au cinéma, où les auteurs privilégient souvent les villes, les appartements feutrés préférant relater la comédie des classes favorisées à la brutalité des lieux de travail des petites gens. Justement, Thomas Stuber réussit à extraire du beau, à faire surgir au cœur des rayons, des étalages de surgelés, et des étagères de métal, toute la quintessence du bonheur et de la misère humaine. Cet espace est transformé par la caméra en un théâtre des sentiments où se joue toute la complexité des rapports sociaux. C’est aussi un espace où l’on vole, où l’on s’investit au prix de sa propre vie, où l’on fête Noël, où l’on tombe amoureux, où l’on souffle des anniversaires, où l’on fume en cachette, où l’on meurt aussi. En réalité, ce supermarché, c’est notre propre humanité mise en boîte au détour d’un objectif de cinéma. Il y a au cœur de ces mouvements de chariots élévateurs, l’arrivée du jeune Christian, que le patron arme d’un seul cutter, d’une veste bleue et de crayons avant de le confier à Bruno, le responsable du rayon des alcools. Christian a déjà éprouvé le monde de l’entreprise. Il n’est pas qualifié, la tonalité de sa voix est hésitante, voire inquiète. Il retrouve à travers cette expérience professionnelle ce qu’il sait déjà des rituels, des stratégies de détournement de la règle par les employés, mais aussi des rapports de force entre les salariés. En quelque sorte, le jeune ouvrier nous amène dans un ouvrage de sociologie des organisations à la Crozier où le spectateur voit, comme dans une ruche, comment le travail s’exerce, comment la production se fait, tout en offrant aux salariés de véritables espaces de liberté et de vie. Christian le dit lui-même : la vie s’arrête à la sortie du travail. Les gens qu’il voit le plus, ce sont ses collègues. Ce qui fait d’abord sens à sa vie, c’est ce travail de magasinier qu’on pourrait trouver ingrat mais qui lui permet de gagner un permis de cariste et de faire la connaissance de Marion. Une valse dans les allées est un film qui fuit en permanence la vulgarité et la facilité. La poésie surgit au détour d’un regard entre Christian et Marion, ou encore, les échanges empreints de paternalisme et d’affection entre le chef de rayon et le nouveau salarié. Même un chariot élévateur qui perce le plafond de l’entrepôt appelle au bruit de la mer. La délicatesse et la pudeur sont peut-être les qualificatifs principaux de ce film qui résolument, se rapproche des grands. On saluera la maturité d’un réalisateur encore jeune qui est capable de mettre en scène des ouvriers, des gens de peu dirait Pierre Sansot, sans jamais céder à la caricature ou le mépris. Il prend le temps avec ces deux belles heures de film, de faire du cinéma, au sens d’une mise en spectacle et en lumière d’humanités simples. La quiétude apparente du film recèle une profonde mélancolie sur la vie. Le spectateur apprend que derrière la propagande européenne qui a voulu faire de la réunification allemande l’exemple même de l’accouchement de la modernité, des myriades de vie, celles qui n’ont pas la parole, ont perdu le sel de ce qui faisait leur bonheur de vivre. Il faut assurément appuyer le courage d’un réalisateur qui prend la tangente inverse des discours officiels en regardant au plus près, en quoi les décisions publiques bouleversent des existences entières. En ce sens, Une valse dans les allées fait presque figure de film politique. Derrière cette apparente sobriété de la mise en scène, se cache une réflexion dense et aboutie sur l’état des ouvriers, à la façon d’une œuvre de Kaurismäki, qui préférerait, à la violence des images, à la rugosité de la dénonciation, la douceur d’un poème. Avoir-alire

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