De Kantemir Balagov avec Viktoriya Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina, Andrey Bykov, Igor Shirokov, Konstantin Balakirev, Kseniya Kutepova, Olga Dragunova, Timofey Glazkov
Drame - Russie - 2019 - VOST - 2h14

Une grande fille

1945, la deuxième guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.

L’avis du « Monde » – à voir. Par sa taille, par son mélange de beauté irradiante et de gaucherie, par son intensité, le deuxième long-métrage de Kantemir Balagov ressemble à son personnage central, la grande fille du titre. Le jeune – 27 ans – cinéaste russe a visé très haut : mettre en scène une fresque historique tout en se tenant au format d’un portrait de femme. Le moment qu’il veut évoquer vient juste après l’une des périodes les plus douloureuses de l’histoire de son pays – Une grande fille est situé à Leningrad, pendant l’hiver qui a suivi la victoire sur le nazisme, dans une ville décimée par la famine et les bombardements, dans un pays saigné à blanc, d’abord par les purges staliniennes puis par l’invasion. La figure qui incarne cette somme de souffrances et la possibilité ou non de la surmonter est une très jeune femme, Iya (Viktoria Miroshnichenko), dont la taille, exceptionnelle pour son temps, masque la beauté aux yeux des autres. Elle est infirmière dans un hôpital et souffre de mystérieuses crises de tétanie. Pendant un long moment, le film ressemble à un fleuve au dégel, qui reprend son mouvement, mais libère aussi les vestiges de catastrophes passées Pendant la première moitié du film, Kantemir Balagov parvient à faire vivre la dialectique entre cette mise en scène ample (malgré la modestie des moyens matériels mis en œuvre) d’un tournant historique et le cheminement d’une femme, bientôt rejointe par une petite cohorte de survivants, mutilés dans leur chair et leur psyché. Au fur et à mesure que le metteur en scène élargit la perspective, le contrôle absolu qu’il exerçait à la fois sur son film et sur les spectateurs (car Kantemir Balagov semble bien appartenir à cette tradition qui fait du cinéaste le seul maître d’un monde dont sont exclues toutes les contingences) disparaît et le film se disjoint, multipliant les points de vue, perdant de sa puissance hypnotique, mais pas de son intérêt. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Kantemir Balagov, un ange passe sur le Festival de Cannes Tant qu’il concentre son intention sur le personnage d’Iya, Kantemir Balagov évite tous les faux pas. Dans ce monde en ruine, obscurci aussi bien par l’hiver que par la pénurie, elle est à la fois lumineuse et fantomatique. A cause de sa mystérieuse maladie elle est cantonnée à des tâches subalternes. Quand elle rentre chez elle – une chambre dans un appartement communautaire – elle y retrouve un petit enfant qu’elle traite avec amour. Cet être simple et mystérieux, à la manière de certains personnages de Dostoïevski, Balagov le filme avec un amour brutal, qui trouve son aboutissement dans un incident d’une violence absurde, terrassante. Eléments documentaires Celui-ci coïncide avec le retour de Masha (Vasilisa Perelygina) qui, on le comprend bientôt, a été au front au côté d’Iya, puis a été démobilisée avant elle à la suite d’on ne sait quel traumatisme. Autant Iya paraît presque désincarnée, autant Masha, compacte, brutale dans ses gestes comme dans son langage, semble ancrée dans la vie. Pour écrire son film, Kantemir Balagov et son coscénariste, Alexander Terekhov, se sont inspirés des souvenirs de guerre de femmes soviétiques que l’écrivaine Svetlana Aleksievitch a réunis dans La guerre n’a pas un visage de femme (J’ai lu, 2005). A l’exception d’une tirade finale, prononcée par Masha, ces éléments documentaires sont distillés avec un art de la mise en scène qui exige du spectateur qu’il reconstitue l’histoire de ces femmes à partir des séquelles laissées par l’expérience de la guerre. Lire aussi Cannes 2017 : « Tesnota », grand est le cousin caucasien de « Little Odessa » Pour saisir un peu de ce que fut la coexistence des combattantes et des combattants, il faut voir la manière dont les deux jeunes femmes vont faire face aux avances de gosses de riches, d’apparatchiks (ils circulent dans une automobile privée) qui hantent les nuits de Léningrad. Pour avoir une idée de ce qu’a valu une vie humaine en URSS entre 1941 et 1945, il faut voir ce qu’Iya fait d’un blessé quadriplégique qui ne veut pas de l’existence de héros soviétique qu’on lui promet (le comédien qui tient ce rôle, Konstantin Balakirev, est admirable). Travail de décryptage Le travail de décryptage qu’exige Kantemir Balagov ne relève pas de l’exercice cérébral. C’est pour lui, en s’appuyant sur le travail plein d’abnégation de ses interprètes, le meilleur moyen d’indiquer la voie vers la réalité des personnages, de l’époque. Pendant un long moment Une grande fille ressemble à un fleuve au dégel, qui reprend son mouvement, mais libère aussi les vestiges de catastrophes passées, jusqu’ici prises dans les glaces. C’est aussi quand ce processus – celui du retour à la vie – s’accélère que le metteur en scène perd un peu de son impressionnante maîtrise. Les dernières séquences sont filmées sur un mode beaucoup plus explicite. La confrontation finale entre Masha (personnage qui a ravi le premier rôle à Iya au fil du récit) et la mère de son soupirant, une intellectuelle dont on devine que les privilèges viennent aussi bien de son allégeance au parti que de sa naissance, donne à entendre en toutes lettres ce que fut la réalité de la vie des femmes de l’Armée rouge. Cette conclusion fait l’effet d’une déclamation venue interrompre un concert délicat et dissonant de cris et de chuchotements. Le Monde

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