/ Shalom Europa

De NADAV LAPID avec Tom Mercier, Louise Chevillotte, Quentin Dolmaire, John Sehil, Léa Drucker
Comédie Dramatique - Israël/France/Allemagne - 2018 - VOST - 02h03

SYNONYMES

Yoav, un jeune Israélien, atterrit à Paris, avec l'espoir que la France et le français le sauveront de la folie de son pays.

Yoav, un jeune israélien, a fui son pays et se retrouve à Paris où un couple de Français le prend sous son aile. S’engage alors un dialogue caustique entre deux cultures, deux cinématographies, que le cinéaste redouble de son propre questionnement esthétique. On pourrait résumer Synonymes à l’histoire d’une porte qui s’ouvre, puis se ferme. Entre les deux, on aura vu une mort, une renaissance, une nouvelle vie rongée par l’ancienne, et une impasse ; on aura vu un homme se cogner, contre les autres et contre lui-même, se chercher une identité et n’en trouver finalement aucune – et de ce fait peut-être se réinventer, lorsque, enfin, il aura compris que sa quête était vaine depuis le début. La porte qui s’ouvre et se referme, c’est celle d’un grand appartement parisien, et c’est, on ne tardera pas à le comprendre, une métonymie de la France. L’homme qui la franchit, dans une première séquence particulièrement virtuose (y compris à l’échelle d’un film qui ne manque pas d’éclairs de génie), s’appelle Yoav. Il est israélien, jeune, incroyablement beau et interprété par un parfait débutant, Tom Mercier. Un Apollon à la virilité débordante mais hors-norme, que l’on situe quelque part entre le Belmondo d’A Bout de Souffle et le Denis Lavant de Mauvais Sang. Alter ego de Nadav Lapid, qui ne cache pas le caractère autobiographique de sa fiction, il vient de fuir son pays et débarque à Paris, sans rien d’autre qu’un duvet déployé à même le parquet glacé du salon vide d’un logement qu’on lui prête. Mais à la suite d’un incident nocturne, fantastico-burlesque – nulle place pour le naturalisme étriqué, jeté d’emblée par les fenêtres grandes ouvertes –, il manque de mourir de froid… avant de renaître, le lendemain, parfaitement nu, aussi vierge qu’un héros de jeu vidéo après reboot, et miré par ses voisins de palier venus tardivement le secourir. Ses anges gardiens s’appellent Emile et Caroline. Ce sont le desplechinien Quentin Dolmaire (révélé par Trois souvenirs de ma jeunesse) et la garrelienne Louise Chevillotte (L’Amant d’un jour) qui prêtent leurs traits altiers, distingués (on ne peut plus français), à ce jeune couple de bourgeois semi-oisifs. L’un est apprenti écrivain, l’autre joueuse de hautbois. Ce choix de casting est particulièrement signifiant, voire retors : à travers Emile et Caroline, ce n’est pas seulement à la bourgeoisie française que Nadav Lapid entend se confronter, mais aussi à son cinéma. Un cinéma sentimental et intellectuel, fait de joutes verbales, de déambulations existentielles et d’insolvables équations amoureuses, qui contraste avec un cinéma israélien plus physique, symbolisé par certaines fréquentations de Yoav : des brutes travaillant avec lui à la sécurité de l’ambassade, et un vieil ami. Entre ces deux pôles, la France et Israël, la tête et le corps, les mots et les gestes, la romance et la guerre, Yoav est tiraillé. Et la belle idée de Nadav Lapid est de confondre la quête identitaire de son personnage avec sa propre recherche esthétique de cinéaste. Il le fait sans agressivité, sans la moindre envie d’en découdre, seulement armé d’une volonté de jouer avec les codes, de les dénuder pour mieux les rhabiller (en manteau jaune, par exemple), comme seul peut le faire un étranger ayant une connaissance très fine de la culture qui l’accueille. Avec Elle (du même producteur, Saïd Ben Saïd), Paul Verhoeven jetait sur la France ce genre de regard oblique, distancié, et provoquait une similaire jubilation. Tandis que l’humour qui résulte de cet écart culturel est surtout langagier, né de confrontations verbales entre Yoav, Caroline et Emile, un autre type d’humour, physique et encore plus caustique, parfois jusqu’au malaise, apparaît dès lors que Nadav Lapid filme ses compatriotes : tel souvenir absurde de fusillade pop à l’armée, telle baston burlesque entre molosses du Betar (milice sioniste d’extrême droite). Et le long métrage ne cesse d’osciller entre ces diverses humeurs. Synonymes est ainsi un film radicalement singulier, quand bien même il ressemble au premier moyen métrage du cinéaste, le très beau La Petite Amie d’Emile, qui fait figure à la fois de brouillon et de sequel de celui-ci. Ses plans paraissant tantôt glisser les uns sur les autres, tantôt s’entrechoquer à la manière de plaques tectoniques – voire Technotronic, comme le groupe d’eurodance qui joue le fameux Pump up The Jam dans une scène de boîte de nuit dantesque, sans doute la plus folle de toutes. L’instabilité qui en découle, échafaudée d’une main de maître par Era Lapid (mère du cinéaste et monteuse de tous ses films, décédée tragiquement lors des finitions), construit un film en état d’ébullition permanente, en fin de compte irréductible à une quelconque identité autre que celle, administrative, de son numéro de visa d’exploitation (comme on dirait de son numéro de passeport). Et c’est bien là sa grande beauté : affirmer avec force que l’on a beau être perclus des histoires des autres, on n’en reste pas moins une feuille suffisamment blanche pour que puisse s’y écrire la sienne propre. Les Inrockuptibles

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