/ Rencontre

De Jean-Bernard Marlin avec Dylan Robert, Kenza Fortas, Idir Azougli, Lisa Amedjout, Sofia Bent, Nabila Bounab, Kader Benchoudar, Nabila Ait Amer
Drame - France - 2018 - - 01h52

Shéhérazade

Zachary, 17 ans, sort de prison. Rejeté par sa mère, il traine dans les quartiers populaires de Marseille. C’est là qu’il rencontre Shéhérazade…

Rencontre avec le Mouvement du Nid le jeudi 28 février à 20h

Exposition de photographies dans le hall du cinéma

«Shéhérazade», parfum de flamme. Relatant l’amour d’un ado délinquant pour une prostituée mineure dont il devient le mac, le premier film de Jean-Bernard Marlin s’immerge avec acuité dans la violence sociale de quartiers marseillais. Et offre à ses acteurs débutants une épiphanie incandescente. Au milieu de ce qu’on nomme aujourd’hui un peu trop facilement, pour qualifier les excès, facilités et paresses d’un certain réalisme, le cinéma «naturaliste» (mot galvaudé jusqu’à être devenu péjoratif), Shéhérazade (lauréat du prix Jean-Vigo 2018) fait figure de beau contre-exemple, tant il est tenu de bout en bout avec une justesse et une honnêteté admirables. Zachary (Dylan Robert), petit délinquant de 17 ans, s’amourache d’une prostituée de son âge, Shéhérazade (Kenza Fortas). Très naturellement, sans le moindre scrupule et tout en l’aimant de plus en plus, il devient son proxénète, jusqu’à ce que la violence des autres lui fasse ouvrir les yeux sur la sienne. Ces deux ados ont tellement traîné dans les rues et baigné dans la misère qu’il leur semble normal d’être pute ou maquereau, d’être violents ou violentés. Au cours du film, ils apprendront à espérer et exprimer autre chose. Cette histoire de proxénète amoureux n’a rien d’extraordinairement original, elle pourrait être celle d’un film français des années 30. Le cinéaste Jean-Bernard Marlin, qui a grandi dans les quartiers Nord de Marseille, affirme même qu’elle est le reflet d’une triste banalité là-bas (lire ci-contre). Or, c’est justement cette quotidienneté qui lui permet de traiter son récit simplement, comme un fait divers révélant une réalité sociale, morale et sentimentale précise, plutôt que de gonfler son réalisme au cinéma de genre, comme le font tant d’autres. Ici, le romanesque se tient rigoureusement à hauteur des faits et des personnages, loin de toute frime cinéphilique. La plus grande limite du cinéma dit «naturaliste» est de confondre réalisme et absence de recul, en collant aux nuques et aux talons des acteurs, comme si c’était la seule manière de se trouver proche d’eux. Au contraire, Marlin joue de la distance, en sachant éloigner et poser sa caméra, parfois même en filmant l’action à travers un reflet ou une embrasure. Il compose ses plans, mais, là encore, sans ostentation, toujours au service des personnages, pour les laisser respirer dans le cadre, en marge des événements du récit, et sans les soumettre à un point de vue unique qui les exposerait comme des animaux de foire. Il en va de même pour la lumière, qui joue parfois magnifiquement avec les rayons solaires, jusqu’à les laisser envahir le plan : elle est belle au-delà du simple plaisir esthétique, pour l’espace de grâce et de sensualité qu’elle ouvre à Zachary et Shéhérazade. Tout cela serait encore peu sans les acteurs, la matière même de ce cinéma qui cherche à rendre compte de la réalité la plus écorchée et incandescente. Trouvés lors d’un casting sauvage de huit mois, qui s’étendit dans tous les quartiers de Marseille, jusqu’aux sorties de prison, ils sont tous formidables. Mais on se doute qu’il ne suffit pas pour cela de jouer plus ou moins son propre rôle, ni de simplement venir avec ce que son corps et son langage concentrent de vérité sociale ; peut-être faut-il soi-même épouser le parcours des personnages. C’est en tout cas l’impression qui se dégage du bouleversant Dylan Robert : au-delà de ce que nous dit ou montre la fiction (au déroulement parfois un peu démonstratif), on le sent profondément traversé par la joie, la rage ou l’inquiétude de Zachary, comme si, sous nos yeux, lui aussi était en train de s’éveiller peu à peu, de se transformer intérieurement. Il semble alors qu’on assiste à l’épanouissement d’un être plus qu’à la naissance d’un acteur, ce qui est encore plus rare et beau. Libération

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