De Bi Gan avec Jackson Yee, Shu Qi, Mark Chao
Policier Science-Fiction Drame - Japon - 2025 - VOST - 2h40

Resurrection

Dans un monde où les humains ne savent plus rêver, un être pas comme les autres perd pied et n'arrive plus à distinguer l’illusion de la réalité. Seule une femme voit clair en lui. Elle parvient à pénétrer ses rêves, en quête de la vérité…

Impossible de le dire autrement, au risque de l’emphase : Resurrection est un éblouissement. Un poème-fleuve. Une traversée du XXᵉ siècle à travers six histoires indépendantes ayant pour fil rouge la magie du cinéma. La première nous projette à l’époque du muet. Une femme (l’actrice Shu Qi, fleur frêle, gracieusement indocile, qui avait illuminé Millennium Mambo, du Taïwanais Hou Hsiao-hsien), à la fois muse, guide, artiste et narratrice, raconte un monde qui ne sait plus rêver. Seuls quelques êtres solitaires, appelés les « rêvoleurs », continuent de le faire en cachette. La muse est sur les traces d’un beau jeune homme qui lui a filé entre les doigts. Elle espère le retrouver dans une fumerie d’opium. Dans le même temps, un étrange « monstre », entre le Bossu de Notre-Dame et Nosferatu, visage crayeux et entaillé, l’accompagne. À l’intérieur de lui, dans son dos, il porte un projecteur de cinéma. Image magnifique, qu’on a à peine le temps de savourer : le récit, d’une richesse inouïe, est un tourbillon. Nous voilà revenus aux origines foraines du cinéma, et même du pré-cinéma, puisque sont évoquées les lanternes magiques. C’est un parcours d’ordre archéologique, un circuit dédaléen à travers divers décors (galerie, souterrain, escalier, grenier). Un monde d’illusions d’optique, de perspectives chamboulées. On entrevoit quelques citations — les frères Lumière, Méliès, Murnau… On pense à l’expressionnisme allemand, au Cabinet du docteur Caligari (1920). Une heure après tant de vertige et de virtuosité, on aura droit à un nouveau morceau de bravoure, d’un autre type : un plan-séquence baigné de rouge d’au moins vingt-cinq minutes, pour ne jamais lâcher d’une semelle deux tourtereaux sexy, se courant après dans les ruelles d’une ville portuaire, qui monte et qui descend. Chaque histoire célèbre un sens. À la première, consacrée à la vision, succède celle sur l’ouïe. Il s’agit d’une sorte de film noir, dans un décor des années 1920-1930, avec un joueur de thérémine, un espion tortionnaire, un indicateur nain, un stylo transformé en arme, un duel au revolver dans une galerie des glaces comme dans La Dame de Shanghaï, d’Orson Welles… La troisième (autour du goût), hommage doux-amer aux contes fantastiques chinois, se déroule dans un temple encerclé par la neige, au tournant des années 1950-1960. La quatrième (sur l’odorat), une vingtaine d’années plus tard, suit un arnaqueur qui enseigne à une petite fille un tour de magie stupéfiant avec des cartes. Le chapitre consacré au toucher se déroule la nuit du réveillon de l’an 2000, dans un port, et narre la rencontre d’un marginal et d’une jeune femme sous la coupe d’un parrain local — leur baiser en constitue le suspense et l’enjeu. La dernière histoire, qui fait office d’épilogue, convoque à nouveau la « muse » du début et son monstre de cinéma, pour un dernier hommage à la salle et aux spectateurs. Quel foisonnement de symboles, d’associations libres, d’illustrations vivantes ! Film de flamme, de fumée et de fantômes, Resurrection n’en est pas moins incarné, empreint de sensualité. Bi Gan, le petit prodige chinois seulement âgé de 36 ans, continue de nous épater. Après Kaili Blues (2015) et Un grand voyage dans la nuit (2018), il franchit ici un palier, à travers cette ample et étourdissante odyssée. Qui fascine par sa diversité, tant thématique que formelle, sans jamais se départir du jeu. Car le voyage mémoriel est aussi ponctué de devinettes, de traits d’humour — « Quand Bouddha a livré ses préceptes, il ne connaissait pas la nicotine », entend-on. Cela va de pair avec une forme de poésie presque enfantine, qu’elle soit visuelle, littéraire ou musicale. Resurrection porte cette faculté d’émerveillement inhérente au cinéma depuis plus d’un siècle. Non sans envisager, avec une pointe de mélancolie, sa possible disparition. Télérama

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