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Sortie nationale

De Chie Hayakawa avec Chieko Baisho, Hayato Isomura, Yumi Kawai, Taka Takao, Stefanie Arianne, Hisako Ôkata, Kazuyoshi Kushida
Science-Fiction Drame - Japon / France - 2021 - VOST - 1h45

Plan 75

Au Japon, dans un futur proche, le vieillissement de la population s’accélère. Le gouvernement estime qu'à partir d’un certain âge, les seniors deviennent une charge inutile pour la société et met en place le programme « Plan 75 », qui propose un accompagnement logistique et financier pour mettre fin à leurs jours. Une candidate au plan 75, Michi, un recruteur du gouvernement, Hiromu, et une jeune aide-soignante philippine, Maria, se retrouvent confrontés à un pacte mortifère.

Choisir le moment de sa mort, comme c’est déjà le cas dans certains pays sous certaines conditions – on pense notamment à la Suisse, qui permet à celles et ceux qui le désirent (et en ont les moyens) de choisir de partir dans la dignité -, n’est pas véritablement un luxe pour privilégiés dans le Japon que décrit Chie Hayakawa dans son premier long-métrage (adapté d’un court-métrage du même nom), et qui pourrait étrangement rappeler une réalité bien concrète : le Soleil Levant possède depuis des années la population la plus âgée au monde. En 2019, 28,4% de la population japonaise (soit environ 36 millions d’habitants) avait plus de 65 ans, ce qui ne manquait pas de se faire ressentir directement sur l’économie. Recul notable du PIB, évolution incertaine de l’épargne comme l’investissement, baisse de l’offre de travail et de croissance potentielle, baisse des recettes fiscales du pays, effet négatif sur les recettes du système de santé (moindres cotisations payées par moins d’actifs) et effet inflationniste sur les dépenses de santé… Les différents gouvernements en place ont donc cherché différents leviers pour compenser ces effets négatifs : soutenir l’innovation (et notamment l’intelligence artificielle), avoir recours à l’immigration, faire reculer l’âge de départ à la retraite et tenter de réduire les inégalités salariales entre hommes et femmes afin d’encourager ces dernières à avoir un emploi. Inspirée par la situation démographique actuelle de son pays, Chie Hayakawa a imaginé une inquiétante fiction dramatique aux allures de récit d’anticipation, en déplaçant subtilement le curseur d’un cran. « Le surplus de personnes âgées représente un fardeau pour l’économie et une charge pour la jeune génération« . Ces mots prononcés sur une antenne médiatique annoncent la couleur. Afin de lutter contre le vieillissement de sa population, le Parlement japonais vient de voter le Plan 75 autorisant l’euthanasie pour les seniors de plus de 75 ans, après des actions radicales – et parfois sanglantes – envers eux. Le postulat a de quoi glacer le sang, dévoilant progressivement son ampleur pour nous saisir d’horreur devant cette réalité qui ressemble à s’y méprendre un avertissement. Sous l’impulsion des autorités, qui ne lésinent pas sur la propagande par le biais de spots publicitaires, de démarchages urbains, de slogans culpabilisants et même de brochures complètes proposant différentes formules selon le budget et les souhaits de chacun, le Plan 75 apparaît comme une énième déviance de ce monde ultra-libéral, cautionnée par un lobbying intensif et des moyens qui paraissent illimités pour parvenir à leurs objectifs. Et si le marché de la mort devenait un business encore plus lucratif ? Serions-nous prêts à sacrifier nos aînés pour ne pas handicaper l’économie et mettre en péril l’avenir des générations futures ? S’ils acceptent de s’engager dans la procédure, ces derniers se verront proposer une modeste allocation (100.000 yens), pour profiter comme bon leur semble du temps qu’il leur reste avant la procédure de suicide médicalement assisté et un accompagnement personnalisé – qui, on le découvre plus tard, vise aussi et surtout à éviter qu’ils ne se rétractent. Au-delà de l’impressionnante campagne de « sensibilisation », tout est fait pour encourager les seniors à adhérer à cette option. Ceux qui demeurent réticents subissent de nombreuses difficultés sociales : isolement, difficultés à se loger, affection à des emplois ingrats de voirie ou de main d’oeuvre bon marché… Rendre leur quotidien encore plus éprouvant pour faire apparaître la mort comme une libération, en plus d’un geste altruiste envers les jeunes générations ? Effroyable et impitoyable, le Plan 75 se déploie même jusqu’aux sans-abris : une “remarquable” opportunité de régler deux problèmes en un pour des autorités qui rivalisent d’inventivité lorsqu’il s’agit d’éloigner (du regard) les SDF des quartiers résidentiels, en leur offrant une inscription gratuite au programme. Dans un monde aliéné où la vie humaine semble avoir toujours moins de valeur face à la bonne santé des marchés financiers, où la valeur de chaque individu paraît conjointe à son apport à la société, où tout est mis en place pour faire accepter l’idée qu’il faudrait toujours travailler plus et plus longtemps, le long-métrage de Hayakawa fait froid dans le dos et interroge avec intelligence et gravité. Plutôt qu’aux cours de la bourse et aux bilans économiques, la santé de nos sociétés ne devrait-elles pas se mesurer à sa façon de traîner sa jeunesse et ses aînés ? Plutôt que de trouver des solutions qui offriraient une vie digne pour tou.te.s et une meilleure répartition des richesses, les dirigeants politiques conduisent insidieusement les seniors vers cette option monstrueuse qui, derrière l’emballage marketing, n’est rien d’autre qu’une épuration générationnelle. Quant à celles et ceux qui entrent sur le marché du travail, ont-ils d’autres choix que d’accepter ces postes de recruteur, d’aide-soignant.e ou d’accompagnateur.rice, pas toujours bien rémunérés et impliquant de mettre sa conscience en sourdine ? Tandis que Michi Kakutani, une veuve usée par un quotidien fait de solitude et de difficultés financières, finit par accepter d’être candidate au programme quand elle n’a plus les moyens de payer son loyer, les jeunes Hiromu, Maria et Yoko vont devoir affronter chacun.e de terribles dilemmes personnels et éthiques. Articulant son intrigue autour des quatre personnages de son film choral, la scénariste et cinéaste japonaise parsème habilement ses éléments narratifs pour injecter cette noirceur et ce sentiment d’urgence qui finissent par nous envahir jusqu’à nous saisir la gorge sans que l’on ne s’en aperçoive. Astucieusement tempéré de moments de silence subtilement placés dans le récit, renforçant ainsi son ancrage émotionnel et son réalisme, Plan 75 profite de la formidable interprétation de ses comédiens qui portent en eux cette gravité, incarnant avec intensité et subtilité ces visages faits autant de résignation et d’asservissement que de révolte, de résilience et d’humanité. Présenté dans la section Un Certain Regard du festival de Cannes 2022, Plan 75 porte un regard sombre et terrifiant sur un avenir pas si lointain et, malheureusement, pas forcément improbable, qui resserre progressivement son étau autour du coeur jusqu’à sa sublime (et, enfin, lumineuse) dernière scène. Un premier geste cinématographique impressionnant, une extraordinaire révélation et une éblouissante réussite. Le Bleu du Miroir

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