/ Les Vagamondes, Rencontre

De Mani Haghighi avec Hasan Ma'juni, Leila Hatami, Leili Rashidi, Parinaz Izadyar, Ali Bagheri, Mina Jafarzade, Siyamak Ansari, Ali Mosaffa, Aynaz Azarhoosh
Comédie - Iran - 2018 - VOST - 01h47

Pig

Un mystérieux serial killer s'attaque aux cinéastes les plus adulés de Téhéran. Hasan Kasmai, un réalisateur iranien, est étrangement épargné. Censuré depuis des mois, lâché par son actrice fétiche, il est aussi la cible des réseaux sociaux. Vexé, au bord de la crise de nerfs, il veut comprendre à tout prix pourquoi le tueur ne s'en prend pas à lui.. et cherche, par tous les moyens, à attirer son attention.

Rencontre avec Leili Rashidi, actrice, le lundi 14 janvier à 20h30, en partenariat avec le festival Les Vagamondes, proposé par La Filature - Scène nationale

Comédie grinçante sur le milieu du cinéma iranien, le film de Mani Haghighi met l’accent sur la paranoïa qui règne dans une société étouffante. Après l’inégal mais original Valley of Stars (2016), Mani Haghighi confirme avec Pig son statut d’agitateur au sein du cinéma iranien. Ses films sont marqués par une fantaisie, un humour noir et une dimension onirique assez éloignés de la veine néoréaliste dont Abbas Kiarostami fut le maître. Il fut d’ailleurs proche de ce dernier, auteur du scénario de son second long métrage (Men at Work, 2006), avant que les deux hommes ne se fâchent définitivement après Modest Reception (2012), film vaguement inspiré du tournage de Et la vie continue, qui avait fortement déplu au mentor. Cette querelle en dit beaucoup sur le caractère iconoclaste des mises en abymes et références ironiques qui constituent une grande part du cinéma de Haghighi. Serial killer. De ce point de vue, il est dans Pig plus direct et trublion que jamais. Son protagoniste est un cinéaste censuré depuis des mois, jaloux de son actrice fétiche, cible des réseaux sociaux, se sentant méprisé et délaissé de toutes parts. Lorsqu’un serial killer se met à décapiter un à un ses collègues réalisateurs, il en vient à considérer le fait d’être épargné comme une preuve de son manque de reconnaissance, jusqu’à envier le prestige des victimes. La satire du petit monde du cinéma, centrée sur un alter ego bourru (l’excellent Hasan Ma’juni) peut d’abord faire songer au Nanni Moretti de Sogni d’Oro. L’insolence est d’autant plus grande que les cinéastes assassinés - Ebrahim Hatamikia, Hamid Nematollah, Rakhshan Bani-Etemad - existent réellement et représentent des courants politiques et esthétiques très différents en Iran. Ayant l’honnêteté d’aller jusqu’à l’auto-ironie, Haghighi imagine même son propre meurtre et son enterrement dans une scène qui ne l’épargne pas. Immaturité. Mais au-delà du milieu du cinéma, Haghighi dépeint surtout, en creux et avec une noirceur de plus en plus grande, jusqu’à une dernière partie cauchemardesque, une société étouffant dans la paranoïa généralisée. Les réseaux sociaux érigés en tribunaux populaires, le pouvoir de la police secrète et la radicalité d’un tueur sentencieux et coupeur de têtes - où l’on peut aisément reconnaître le visage masqué de tous les fondamentalismes -, sont mis sur un même plan : celui d’une violence anonyme, désincarnée, niant la liberté individuelle au nom de valeurs supérieures. Sous son humour acerbe, Pig est donc chargé d’une angoisse profonde quant à la possibilité de créer dans un monde qui surveille et condamne toute insoumission aux esthétiques et morales imposées. Que le titre même de son film - «porc», en français - ait été perçu comme une provocation par la censure de son pays résume assez la gravité sur laquelle s’élève cette fantaisie. Le film est parfois surchargé, imparfait, mais si Haghighi semble se lâcher un peu trop, jusqu’au mauvais goût, c’est précisément pour jouer avec ce qui lui semble le plus menacé. Non pas l’esprit de sérieux, la pose artiste, le détachement du poète (tout ce qu’incarne un cinéaste que le protagoniste considère comme son ennemi intime), récupérables par tout régime politique, mais bien le lâcher-prise, la provocation punk, l’immaturité assumée. Tant que l’on pourra jouer à fond de la guitare électrique au milieu de lumières fluos en arborant un tee-shirt de Black Sabbath, tout n’est peut-être pas perdu. Libération

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