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De David Zonana avec Horacio Celestino, Luis Alberti, Francisco Díaz, Jonathan Sánchez, Hugo Mendoza
Drame - Mexique - 2019 - VOST - 1h22

Mano de Obra

Francisco et ses collègues de travail construisent, à Mexico City, une élégante villa. Eux vivent volontairement dans des taudis à l’autre bout de la ville. Bien que le jeune maçon soit travailleur et modeste, il tremble chaque semaine à l’idée de ne pas recevoir son maigre salaire, selon l’humeur du maître d’ouvrage. Depuis que son frère a fait une chute mortelle sur un chantier, Francisco semble poursuivi par la malchance: son domicile est inondé après des intempéries. Il décide alors d’établir son camp dans le chantier du manoir presque terminé, pour un temps du moins. Ou plus? C’est alors que sa détresse lui inspire une idée révolutionnaire qui changera sa vie.

Quand Parasite se déroule au Mexique, au sein d’un groupe d’ouvriers du bâtiment, cela produit un film absolument vertigineux, qui ne cède jamais à la facilité et au radicalisme. On est sous le choc. Ils construisent une maison splendide, dans une ambiance laborieuse et difficile. On imagine qu’ils sont mal payés, miséreux, pendant qu’ils offrent leur sueur et leur savoir-faire à des clients aisés. Puis, le corps tombe. Il s’écroule sur le sol depuis le balcon. Les ouvriers accourent. L’homme est mort. Et le destin de son frère, esseulé et meurtri par cette disparition accidentelle, s’en voit définitivement changé. On pourrait d’emblée supposer que cette première œuvre de cinéma s’inscrit dans une tradition marxiste des films de classe, venant dénoncer, à la façon d’un Ken Loach, la fracture financière et culturelle qui oppose les salariés aux propriétaires de capital. En fait, si évidemment on ne peut pas rester insensible à ces toits de taule qui inondent les logements de fortune de ces ouvriers, si on ne peut que compatir à ces conditions de travail et de rémunération inhumaines, Mano De Obra, littéralement "main d’œuvre", développe une sorte de thriller où toutes les tentatives de simplification d’un état de la société sont balayées d’un revers de la main. Car cette histoire est tout sauf caricaturale. Elle installe le spectateur, pendant toute la première moitié du film, dans une empathie immense à l’égard de ce jeune Francisco qui perd son frère, puis sa belle-sœur qui attendait un bébé. Faute de pouvoir récupérer une indemnité qui couvre l’accident de travail, l’argent manque. La misère lui colle la peau, comme si le destin s’acharnait à le poursuivre. Il est impossible pour lui d’échapper aux inondations régulières, qui s’abattent dans ce qu’au mieux on peut appeler un bidonville. L’homme paraît sain. Il tente de trouver un arrangement avec le propriétaire de la maison. En vain. Alors, il perd pied et échoue à rendre sa propre justice. Mano de obra raconte la folie de ces gens qui ont perdu confiance dans leurs lois et s’en remettent à leurs propres systèmes de légitimité. En quelque sorte, le film narre, comme un écho terrible, ce qui pourrait advenir de nombres de pays, si, un tant soit peu, leurs décideurs ne s’appliquent pas à mieux partager les richesses. Une fois la première partie passée, le trouble s’installe. On sort de l’empathie et le malaise devient omniprésent. On comprend que le combat de Francisco va trop loin. On saisit l’emballement de son esprit, tout en mesurant la légitimité du combat. Car Francisco ne lutte pas que pour lui-même. Sa bataille, il la met au service de ses collègues et leur famille, qu’il considère comme de véritables frères d’humanité. Mais l’enfer est pavé des meilleures intentions. Et malgré lui, le protagoniste emprunte à son tour les attitudes détestables de ceux qu’il combat, les attitudes redoutables d’un mafieux, usant de son ingéniosité et de son courage, au bénéfice du pire. David Zonana gère habilement l’ambivalence des sentiments. Tout le film repose sur un jeu émotionnel troublant où le spectateur se perd entre la pitié pour ce jeune homme et la détestation des comportements qu’il endosse. La mise en scène refuse le manichéisme. Le comédien, Luis Alberti, participe, avec un talent immense, à cette partition redoutable des émotions. Il est tout aussi solaire, sensuel, que noir et inquiétant. Sans jamais forcer le trait, la réalisation embarque le spectateur dans un tourbillon de colère et de tristesse. Il est impossible de nier la brutalité que subissent ces ouvriers, mal payés quand ils reçoivent leur salaire, déconsidérés, maltraités. Et en même temps, leur état de servitude ne peut pas légitimer leurs comportements odieux. On finit même par trouver en soi des relents exécrables de rejet pour eux et leur famille, que le récit réduit, non sans grimaces, à une troupe d’estropiés et de voleurs. Et pourtant, en creux, on voit les tout jeunes enfants jouer avec des poussins au milieu du jardin ou s’arroser d’eau, dans l’immensité de leur naïveté, et tout le jugement qu’on avait fondé contre ces gens s’effondre à la vue de ces petits. Mano de obra est un film d’une très grande maturité cinématographique. On lit dans la mise en scène autant les œuvres de Marx que celles d’un Perec, qui s’attache à démonter l’illusion du bonheur dans la matérialité. On ressort inquiet et troublé de cette expérience narrative. On ressort surtout avec le désir d’un nouveau monde, plus juste et plus soucieux de son petit peuple. Avoir-alire

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