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Sortie nationale

De Rodrigo Sorogoyen avec Marta Nieto, Álvaro Balas, Blanca Apilánez, Miriam Correa
Thriller Drame - Espagne/France - 2019 - VOST - 2h09

Madre

La conversation quotidienne de Marta et de sa mère prend une tournure tragique lorsque l'appel de son fils déclenche une course contre la montre.

S’il était encore utile de le faire, Rodrigo Sorogoyen confirme à travers ce cinquième long-métrage son immense talent de conteur des dérapages de l’âme humaine. Un film déroutant et implacable. Le pire que l’on puisse subir dans sa vie est de perdre un enfant. D’autant plus quand cette disparition est le résultat de la désinvolture irresponsable d’un père et des agissements d’un supposé criminel sexuel. C’est à peu près le décorum principal de cette tragédie familiale, qui met en scène une jeune mère espagnole, confrontée à l’enlèvement de son fils à six ans et plongée par conséquent dans une tristesse inconsolable. Rodrigo Sorodoyen s’attaque à un sujet complexe et casse-gueule, après avoir si bien traité de la psychologie des puissants dans El reino et de la fêlure de deux policiers dans Che dios nos perdone. A travers ce nouveau long-métrage, le meilleur représentant du renouveau du cinéma espagnol, s’engouffre dans les torpeurs d’une maternité avortée, écartelée entre le deuil impossible et l’espoir fou de retrouver son enfant, par l’intermédiaire de la figure d’un adolescent français. A priori, le traitement d’un tel sujet profilait un risque mélodramatique. Au contraire, le film parle de la dévastation d’une mère sans faillir dans l’excès lacrymal ou au contraire, le dépouillement émotionnel suspect. La mise en scène parvient à trouver un point d’équilibre entre ces deux écueils, grâce notamment au jeu tout en nuances de la comédienne Marta Nieto. La douleur est perceptible à chaque minute qui s’écoule, aggravée par le sentiment que le personnage principal marche sur un fil. Le scénario résiste magnifiquement à faire chuter Elena définitivement dans la folie, le passage à l’acte délictuel ou la confusion. Elle demeure jusqu’au bout une adulte responsable, mesurée, dans le contrôle d’une situation qui pourrait faire perdre le pied à plus d’un. Elle avance péniblement vers la réparation, avec l’océan, en contrebas du récit, qui rappelle en permanence les conditions dramatiques de la disparition de son fils. La comédienne partage le devant de la scène avec Jules Poirier qui incarne un garçon de seize ans, soit dix ans après la disparition du fils d’Elena. Le gamin a tout de l’adolescent : la fougue, le risque du vacillement parfois, l’intempérance et même la perversion narcissique. Il agace, il déroute le spectateur. En fait, il apparaît comme une victime collatérale du drame de cette mère, étant envahi par le désir pour cette femme de vingt ans plus vieille que lui. Cette dimension de l’attraction sensuelle n’est jamais évoquée frontalement par Rodrigo Sorogoyen. Le cinéaste manipule les sentiments de ses personnages à la façon d’un marionnettiste, créant ainsi un trouble presque vénéneux. Même les parents du jeune homme participent étrangement à cette relation dangereuse entre les deux êtres, l’un étant naturellement plus captif et vulnérable que l’autre. Le film répète dans cette histoire l’enlèvement de l’enfant il y a dix ans, mais sur un mode psychologique plus retors et alambiqué. Il y a quelque chose de proprement poisseux dans ce récit, qui pourtant ne verse jamais dans l’excès ou la démonstration. On pense naturellement à la puissance tragique de Phèdre, qui mêle habilement l’ambivalence du sentiment maternel et du sentiment amoureux. Voilà donc encore une nouvelle œuvre qui confirme le talent indéniable du réalisateur Rodrigo Sorogoyen. Le cinéaste donne à voir un cinéma espagnol en pleine révolution, complexe, très loin des années baroques à la façon d’Almodóvar. Ce film n’est en aucun cas politique comme les deux précédents. Pour autant, il révèle un climat emprunt de tragédie, de cruauté et de trouble, à la façon des marécages qui hantaient les paysages de La isla mínima, du non moins talentueux Alberto Rodriguez. Le spectateur ressortira avec mille et une questions à la fin de ce récit tortueux, particulièrement avec cette conclusion stupéfiante, qui met dos à dos la combativité de l’héroïne et son comportement borderline. Madre laissera ses spectateurs dans un état de stupeur et d’effroi, à l’exact contraire de sa mise en scène, qui s’assume des plus quiètes et longiformes. Avoir-alire

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