Sortie nationale
De Mascha Schilinski avec Luise Heyer, Lena Urzendowsky, Claudia Geisler-Bading, Lea Drinda, Hanna Heckt
Drame - Allemagne - 2025 - VOST - 2h39
Les Échos du passé
Quatre jeunes filles à quatre époques différentes. Alma, Erika, Angelika et Lenka passent leur adolescence dans la même ferme, au nord de l'Allemagne. Alors que la maison se transforme au fil du siècle, les échos du passé résonnent entre ses murs. Malgré les années qui les séparent, leurs vies semblent se répondre.
Premier film, premier choc. Choisi pour lancer la compétition ce mercredi 14 mai, Sound of Falling marque les débuts de Mascha Schilinski au Festival de Cannes et donne d’emblée, outre le vertige, l’envie de prendre ce pari : il figurera au palmarès, d’une façon ou d’une autre. Fascinant, le long métrage entremêle, à partir des années 1910 et sur un siècle, les histoires de plusieurs jeunes filles dans un lieu unique, une ferme de l’Altmark, région rurale du nord de l’Allemagne dévolue à la RDA après la Seconde Guerre mondiale. Foin de saga romanesque, toutefois, au long cours de ces deux heures trente audacieusement tissées à rebours de tout didactisme. Des points de vue, des souvenirs, des sons et des sensations s’y croisent, s’y répondent par-delà le temps, formant des récits parcellaires, souvent douloureux, voire macabres, qui donnent l’impression de se dérouler en simultané et dessinent in fine une sorte de destin féminin, un continuum longtemps snobé par l’Histoire. Un héritage immatériel. Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci. La reproduction totale ou partielle d'un article, sans l'autorisation écrite préalable de Telerama, est strictement interdite. Pour plus d'informations, consultez nos Conditions Générales d'Utilisation. Pour toute demande d'autorisation, contactez droitsdauteur@telerama.fr. Difficile de ne pas penser au Ruban blanc, la Palme d’or 2009 signée Michael Haneke, lorsque débute Sound of Falling. Piété austère, marmaille qui file droit et gifles qui claquent, deuil à tous les étages. Dans une chambre du premier, le bel oncle Fritz pleure sa jambe amputée — revient-il de la Grande Guerre ? —, tandis que la petite Alma, macarons blonds et robe noire, se découvre un sosie : une autre Alma l’a précédée, une enfant « souffreteuse » disparue à l’âge de 7 ans, photographiée post mortem auprès de leur mère. Sur le portrait, la femme a bougé, devenant une créature floue à deux têtes… Dans un avenir pas si lointain, les années 1970, il s’agira de prendre une photo de famille dans la cour de la ferme et Angelika, ado sommée de sourire malgré la proximité répugnante du tonton Uwe, bougera à son tour, et même prendra la fuite, devenant à jamais une ombre fantomatique sur un Polaroïd. « On l’a cherchée des semaines, livre la voix off d’un cousin. Je ne l’ai jamais revue. » Âpre et sensuel Qui a vu Dark Blue Girl, son premier film, présenté à la Berlinale en 2017 mais demeuré inédit en France, sait que Mascha Schilinski ne lésine pas sur le malaise — elle y racontait la possessivité extrême, jalouse, d’une gamine envers son père, au point qu’elle l’empêchait de se remettre en couple avec sa mère. Mais, sous l’âpreté, son cinéma se révèle aussi plus sensuel, plus organique que celui de Haneke, et ses représentations du désir la situent davantage en fille émancipée de Jane Campion. Contempler le nombril d’un homme endormi, tremper un index dans le cratère empli de sueur et le porter à sa bouche, voilà, sans doute, un geste qu’aurait pu accomplir l’héroïne de La Leçon de piano, une autre Palme d’or (1993). Et quitte à lui inventer une généalogie, ajoutons-y Jonathan Glazer (La Zone d’intérêt) pour le travail sur la bande-son, anachronique, prémonitoire, qui bâtit des ponts entre les temporalités et relie les personnages entre eux. Soit des grésillements, des grondements sourds, et des bruits de chutes, bien sûr, comme promis par le titre international, Sound of Falling. Les corps tombent, en effet, pour de rire ou pour de bon, dans cette œuvre puissante et mystérieuse, secouée de fantasmes, ponctuée de phrases bouleversantes (« Ma mère ne savait jamais quand elle devait rire »), hantée par le suicide mais électrisée par sa pulsion de (sur)vie. Télérama
