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Sortie nationale

De Kiyoshi Kurosawa avec Yu Aoi, Issey Takahashi, Masahiro Higashide, Ryota Bando, Yuri Tsunematsu, Minosuke, Hyunri, Takashi Sasano, Sakichi Satō, Chuck Johnson, Maki Nishiyama
Historique Drame - Japon - 2020 - VOST - 1h55

Les Amants sacrifiés

A l'aube de la Seconde Guerre mondiale, Yūsaku Fukuhara, petit notable du port de Kobe décide de se rendre en Mandchourie. A son retour de Chine, il n'est plus le même, agit très étrangement. Sa femme s'interroge, la trompe-t-il ? Que s'est-il passé là-bas ?

Les amants sacrifiés de Kiyoshi Kurasawa est un film qui est sur les tablettes de nombreux cinéphiles depuis de nombreux mois. Il fut présenté à la Mostra de Venise en 2020, mais sa sortie en salles fut contrariée par la fermeture des salles pour raisons sanitaires, retardant d’autant le plaisir de découvrir ce nouveau projet du réalisateur de Vers l’autre rive. La présence de Ryusuke Hamaguchi, primé à Cannes cette année pour son très beau Drive my car, est une raison supplémentaire de s’intéresser à un film qui dénote dans la filmographie de Kurosawa. À 66 ans, il est connu pour son goût du cinéma fantastique, avec une filmographie remplie de films de genre, et ce depuis les années 1980. Seul Tokyo Sonata, réalisé en 2008, avait marqué une incursion dans un univers plus réaliste, un coup de maître qui soulignait les difficultés économiques pour une famille moyenne menacée par un déclassement lié au licenciement d’un père de famille. Ce nouveau film est d’une ambition comparable, la société japonaise étant auscultée par le prisme d’un couple aisé vivant de l’import export au cœur même de l’entrée en guerre du Japon dans la Seconde Guerre mondiale. Le premier point marquant de cette histoire est la grande modernité de ces deux personnages, Yusaku et Satoko. Alors qu’un édit oblige en théorie les adultes à porter le vêtement national, le kimono, tous deux continuent de porter des vêtements occidentaux, dans un style très moderne, jusqu’à consommer des mets importés d’Europe. Yusaku est un chef d’entreprise courageux et prospère qui fait vivre plusieurs dizaines d’employés, dans une ambiance bon enfant mais néanmoins paternaliste. L’épouse du patron distribue des denrées alimentaires en cadeau, le mari réalise avec elle un petit film pour les distraire lors d’un événement annuel, tout semble noué autour d’une entente cordiale indéfectible. Mais l’histoire se déroule en 1941, quelques mois seulement avant le bombardement surprise de Pearl Harbor par l’aviation nipponne. La pression s’intensifie dans le pays, les étrangers sont chassés ou suspectés d’espionnage contre l’empire qui a resserré ses liens avec l’Allemagne et l’Italie contre les Alliés. La science des dialogues d’Hamaguchi se fait très vite sentir, car si la caméra est celle de Kurosawa, les mots sont bien ceux du réalisateur d’Asako 1&2. Chaque situation, très écrite, creuse le portrait des personnages, notamment celui d’une Satoko qui est encore peu définie et chancelante quant à ses positions, là où son mari semble dès le début un homme moderne qui ne s’en laissera pas compter par l’Etat japonais. Cette qualité d’écriture est indéniablement la force des Amants sacrifiés, à tel point qu’on peine à reconnaître la patte de Kiyoshi Kurosawa. La seule scène qui rappelle le cinéma si particulier de l’auteur est celle d’un rêve où Satoko fantasme une relation adultérine de son époux avec une jeune infirmière qu’il ramène de Mandchourie. Ce songe tourmenté, aux filtres visuels sombres et criards à la fois, apporte une rupture de ton bienvenue et un brin de fantastique au film jusque là presque naturaliste. Dommage que ce ne soit qu’une exception, une alcôve de poésie tourmentée dans un texte très linéaire. Les amants sacrifiés n’est dès lors pas fondé sur le principe de la surprise, chaque fait est assez évident et prévisible, sans que cela ne gâche le tout néanmoins. Si l’on imagine que les plans du couple sont voués à l’échec, pour des raisons historiques évidentes, c’est la fatalité qui les accompagne qui fascine et captive. Le sacrifice de l’un pour sauver l’autre avive le fait que nous sommes en présence d’une histoire tragique et difficile. Des résistants au sein même d’une des nations de l’Axe, qui gardent la tête froide dans un moment où le nationalisme est devenu roi et a rendu les populations complètement folles. À ce titre, c’est encore une fois un dialogue qui tire le film vers le haut, niché au sein même d’une institution psychiatrique. Satoko, enfermée, rappelle à un ami médecin de son mari venu la visiter qu’elle demeurait saine d’esprit. Mais n’est-ce pas cela justement qui la désigne comme folle dans un pays où tous et toutes semblent avoir perdu la raison ? Cette alliance entre Kurosawa et Hamaguchi accouche d’un film étonnant qui sait être dur tout en gardant une image très belle et très digne, entre des séances de tortures insoutenables et des scènes en costumes magnifiques. Ce regard acéré sur le Japon impérialiste qui commit tant d’exactions dans toute l’Asie du Sud-est dans la première moitié du XXème siècle, est particulièrement précieux tant il est rare. Ce portrait sans complaisance du Japon impérial a un goût particulièrement amer dans son dénouement, rejoignant ces histoires de disparus qui ont tenté de résister sans qu’on sache vraiment quel fut leur destin. C’est aussi le témoin du crépuscule d’un monde disparu au milieu des années 1940, ne laissant qu’un champ de ruines et beaucoup de veuves, bien seules pour reconstruire leurs pays qui avaient alors tout perdu. Le Bleu du miroir

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