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Sortie nationale

De Nadav Lapid avec Avshalom Pollak, Nur Fibak
Drame - France / Allemagne / Israel - 2021 - VOST - 1h49

Le Genou d'Ahed

Y., cinéaste israélien, arrive dans un village reculé au bout du désert pour la projection de l’un de ses films. Il y rencontre Yahalom, une fonctionnaire du ministère de la culture, et se jette désespérément dans deux combats perdus : l’un contre la mort de la liberté dans son pays, l’autre contre la mort de sa mère.

Prix du Jury Cannes 2021

Nadav Lapid prend son temps, mais ne rate pas le coche. Toutefois, inutile de se mentir. Durant une première demi-heure un peu lente, la mise en place des enjeux paraît incroyablement classique. Au point qu’on a l’impression désagréable de visionner un long métrage typiquement « cannois », tel qu’on pourrait l’entendre dans un sens négatif : un film à sujet fort, prônant la liberté d’expression, flatteur vis-à-vis du pouvoir du septième art. Le genou d’Ahed, s’il n’échappe pas tout à fait à cette étiquette de « film à récompense engagé », propose tout de même autre chose, puisqu’il est un récit aux enjeux aussi intimes qu’universels. Certes, l’œuvre s’avère assez prévisible. La critique de la politique du gouvernement d’Israël, que Lapid juge mortifère (avec de solides arguments), n’est pas subtile, mais n’a pas la prétention de l’être, au contraire. La structure, si elle gagne en richesse en deuxième partie, n’offre aucune surprise. D’une certaine manière, tout est dit dès le début. Les dialogues, très – trop ? – nombreux dans la première partie ne font que se répéter au cours du second segment, certes avec plus de véhémence. Au point qu’il possible de trouver cette production trop longue. La mise en scène n’est jamais tout à fait comme on l’attend, et évite au long métrage d’être trop convenu, avec beaucoup d’effets liés aux mouvements d’une caméra souvent très libre. Cette dernière n’hésite pas à aller et revenir, à tourner, pour faire ressentir l’inconfort ou le sentiment d’urgence. A mesure que l’histoire avance, celle-ci devient plus captivante, notamment grâce au récit enchâssé, relatif à la vie de soldat de Y. Ces séquences offrent des moments de grande violence psychologique, mais parviennent aussi à semer le trouble dans l’esprit du spectateur, qui se doute bien de la manipulation que le personnage opère en racontant ces événements. Si le dénouement est d’ailleurs prévisible, il n’en demeure pas moins lourd de sens et efficace. La maîtrise de Lapid réside finalement dans sa montée en tension, jusqu’à une explosion verbale et physique : elle se grave dans la mémoire d’un spectateur qui ne s’attend sans doute pas une conclusion si dure. En image, elle ne l’est pas jusqu’à la toute fin, mais dans le fond, elle est d’une violence inouïe. Le propos aborde aussi frontalement la question de la soumission à l’autorité. Comment une amoureuse de la culture pourrait-elle cautionner un gouvernement qui l’entrave ? Le protagoniste, lui, a le mérite de ne pas être un héros, et de prouver que, parfois, les pires méthodes peuvent servir les causes qui nous semblent justes. Car tout le problème est là : cette histoire que Lapid nous raconte lui est arrivée, telle qu’il le dit, quasiment au mot près. Le réalisateur exprime toute la crainte de voir le pays qu’il connaissait disparaître, sous les assauts d’un ministère de la Culture toujours plus interventionniste dans les processus créatifs. Au point d’avoir initié une loi visant à interdire la production des œuvres jugées « infidèles à l’Etat ». Des mots que l’on n’aime pas entendre, dès lors qu’on tient à l’art et au cinéma. Alors certes, Le genou d’Ahed demeure assez convenu dans son contenu et sa manière de l’aborder. Mais espérons qu’on ne se retourne pas dans vingt ans en se disant que tout cela valait le coup d’être rappelé, avec des regrets. Parfois, crier ses opinions à la face du monde soulage, et c’est bien ce qu’on ressent en regardant l’œuvre de Lapid, qui dit sa crainte de voir s’éteindre une liberté d’expression. A voir à Lire

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