/ Rencontre

De SWEN DE PAW avec Georges Federmann
Documentaire - France - 2015 - 01h35

LE DIVAN DU MONDE

Dans le cabinet de Georges Federmann, psychiatre atypique et iconoclaste, consultent des patients français et étrangers. Originaires du quartier, du village voisin ou d’un autre continent, Diane, Gilbert, Karim ou encore Claudine viennent confier ici leur histoire. Pour certains il s’agit de trouver un refuge, une oreille attentive, pour d’autres c’est l’envie de vivre qu’il faut préserver.

Rencontre avec Georges Federmann, psychiatre, le mardi 7 mai à 20h, dans le cadre du Mois du Cerveau organisé par la Ville de Mulhouse.

La réussite du Divan du monde tient à ce que le film ose quelque chose d’impensable : nous faire entrer dans le cabinet d’un psy, non pas dans la position (logique) du patient, ou pourquoi pas du praticien, mais dans celle, inédite, du témoin. Pendant tout le film, on est là, quelque part dans la pièce, à écouter des conversations, qui n’auraient pas vocation à être publiques, entre deux personnes. Cette immersion dans l’intimité de l’échange thérapeutique, le cinéma a toujours très bien su le faire, jouant avec le voyeurisme, la curiosité des personnages comme celle des spectateurs. Traumatismes. Ici, on se retrouve comme l’héroïne d’Une autre femme de Woody Allen, qui entend les confessions d’une dame par le conduit d’aération, ou comme dans la série En analyse, à suivre des histoires qui ne nous regardent pas, mais qu’on ne peut pas s’empêcher de regarder. Sauf qu’à la différence de tant de films qui prennent la psychanalyse ou la thérapie comme matrice fictionnelle, ici tout est réel. Nous sommes à Strasbourg, dans le cabinet de Georges Federmann, psychiatre notamment spécialisé dans les traumatismes de guerre. Dans son bureau défilent des sans-papiers, des travailleurs en situation irrégulière, des dépressifs, des individus englués dans leurs problèmes… Ils s’appellent Gilbert, Karim ou Diane, sont suivis par le médecin depuis des années, viennent consulter plusieurs fois par semaine. Ce cabinet, on ne le quitte pas. La caméra ne sort jamais de la pièce, ne se balade pas dans la salle d’attente. C’est un monde à la fois clos et ouvert. D’emblée, le plus frappant dans le Divan du monde est la singularité de la pratique de Georges Federmann. Il tutoie certains patients, dit à l’une qu’elle commence à le «faire chier», suggère à un autre d’aller au bordel en Allemagne. Il demande à chacun quelles pilules il ou elle veut. Son bureau est un gigantesque bazar de feuilles volantes et de dossiers entassés, ses murs sont placardés d’articles de journaux. Lui arbore des tee-shirts marqués de slogans contre Sarkozy, de smileys, il vient en consultation en short. Voilà pour le cadre, étonnant mais qui s’oublie très vite, à peine un patient se met-il à parler. Polyphonie. Toute la force de la réalisation de Swen de Pauw tient à son geste même, au fait de tenir le procédé jusqu’au bout, avec une fermeté modeste. Le réalisateur a rencontré Georges Federmann dans le cadre d’un projet étudiant, lui a proposé de suivre son travail quotidien. Dans le dossier de presse, Swen de Pauw confie : «Ça a pris au moins deux ou trois ans pour expliquer le projet à tous les patients. […] Le deal était qu’à partir du moment où je commençais à filmer, je puisse tout filmer.» Et c’est ce climat de confiance qui fait que la caméra disparaît presque, que chacun raconte son parcours. C’est souvent très dur, bouleversant même, de voir des gens afficher ainsi leur intimité à vif. Comme ce Mauritanien, ancien esclave dont les parents ont été assassinés, ou cette quinquagénaire qui a souffert de harcèlement au travail et qui se définit comme «une merde»… Mais dans cette polyphonie, surgit aussi de l’humour. Comme le bureau mal rangé du docteur Federmann, le Divan du monde est une matière grouillante, tragique, mais également d’une folle drôlerie. Swen de Pauw ne saisit pas seulement des cas cliniques, il montre également que le bureau de Federmann est un réceptacle de toutes les vies possibles, où tous les problèmes se valent, où il n’y a pas de concurrence dans le drame. Et il donne à son film la même particularité que celle des cabinets de psy : être des espaces-moucharabieh d’où observer le monde. Libération

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