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Sortie nationale

De Mohammad Rasoulof avec Mahtab Servati, Shaghayegh Shourian, Baran Rasoulof, Darya Moghbeli, Kaveh Ahangar
Drame - Iran / Tchéquie / Allemagne - 2020 - VOST - 2h32

Le Diable n'existe pas

Iran, de nos jours. Heshmat est un mari et un père exemplaire mais nul ne sait où il va tous les matins. Pouya, jeune conscrit, ne peut se résoudre à tuer un homme comme on lui ordonne de le faire. Javad, venu demander sa bien-aimée en mariage, est soudain prisonnier d’un dilemme cornélien. Bharam, médecin interdit d’exercer, a décidé d’enfin révéler à sa nièce le secret de toute une vie. Ces quatre récits sont inexorablement liés. Dans un régime despotique où la peine de mort existe encore, des hommes et des femmes se battent pour affirmer leur liberté.

Le film s’ouvre sur un homme, la quarantaine passée. On vient de déposer dans le coffre de sa voiture, un mystérieux sac blanc, semblable à un cadavre. Il quitte un parking bétonné et froid dans de longs couloirs enrubannés, comme finalement on sortirait un mort des entrailles de la terre. Il a un visage fermé, comme ailleurs, égaré dans des pensées qui semblent lui échapper. La douleur s’étale sur cette figure, malgré les embouteillages et le bruit de Téhéran, la force de vivre de son épouse et la tendresse de sa fille. Les moments de la journée se passent les uns après les autres, comme s’il s’était extrait du quotidien, de la vie vécue, pour se perdre à jamais dans une dépression qui ne dit pas son nom. Le nouveau film de Mohammad Rasoulof, le formidable auteur de L’homme intègre, primé à juste titre au dernier festival de Berlin, est tout entier construit sur la volonté de filmer des personnages au bord d’un abîme invisible et indicible. Le réalisateur ne force pas sur les larmes, comme souvent le cinéma iranien a tendance à à le faire. Il accompagne ces gens ordinaires, sensibles, dans la continuité du quotidien qui incarne la puissance de leur désarroi, des gens qui n’ont rien de diabolique, mais que leur place dans la société iranienne soumet à une épreuve intérieure. Le Diable n’existe pas est un chef-d’œuvre d’humanité, de poésie et de cinéma. Les quatre récits qui composent le long-métrage, sont intimement mêlés par la délicate question de la liberté de conscience et de la peine de mort en Iran. Ils semblent des apostrophes philosophiques et politiques, adressées à un pays qui ne se soucie plus depuis longtemps du droit de son peuple à penser le sens de la vie et la légitimité des lois. On tremble avec Rasoulof pendant tout le film, tant le courage de l’écriture prend toute la place sur l’écran. L’artiste raconte, dans une douceur troublante et un désir assumé de filmer, des écrins de vie, la privation de liberté qui étouffe la capacité des gens à réfléchir sur leurs actes et à se révolter contre l’inhumanité. Il y a certes beaucoup de personnages qui tentent de braver les interdits, mais il y a tous les autres, la majorité, qui subissent dans la douleur et la honte, le destin que les autorités leur assignent. Mohammad Rasoulof brosse avec beaucoup de prudence et de nuance les nombreux thèmes qui traversent la question contemporaine de l’Iran. Le cinéaste ne choisit pas la tempête ou les cris pour dénoncer les dysfonctionnements de la société perse. Les décors magnifiques, le soin particulier apporté à la photographie, la nature, accompagnent les personnages dans leur tragique destinée, comme si l’auteur avait préféré à la dénonciation colérique et anarchique, la splendeur des paysages. L’esthétique de l’œuvre fait figure ici de rébellion, rajoutant au pouvoir magique du septième art à travers le monde. Le cinéaste parle des femmes. Elles habitent les quatre récits avec une dignité absolue. Si elles continuent de porter la domesticité, elles permettent aux hommes qui les entourent d’exprimer leurs trahisons intérieures et de se sauver des tourments où le régime iranien les enferme. Elles sont partout dans le récit, fortes et fragiles, intègres et vulnérables. Elles font le ciment entre les paroles qui se délitent. Elles redonnent à la liberté le nom qu’elle mérite. Le Diable n’existe pas ne peut pas être considéré comme un film de plus sur nos écrans. C’est une œuvre immense qui doit nourrir nos réflexions sur l’état du monde, le sort réservé à la liberté de conscience, à commencer dans nos propres pays occidentaux où nombre d’électeurs voudraient céder à la facilité apparente du populisme. C’est une œuvre universelle écrite et filmée pour illustrer, à la surface du monde, le bien précieux que sont la vie, la liberté d’expression et de pensée, et le droit à l’intelligence. A voir à Lire

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