De MARIANO LLINáS avec Pilar Gamboa, Laura Paredes, Elisa Carricajo, Valeria Correa, Esteban Lamothe, Santiago Gobernori, Agustín Mendilaharzu
Fantastique - Argentine - 2017 - VOST - 03h30

LA FLOR - PARTIE 1

Long métrage diffusé en 4 parties. « La Flor » cambriole le cinéma en six épisodes. Chaque épisode correspond à un genre cinématographique. Le premier est une série B, comme les Américains avaient l’habitude d’en faire. Le second est un mélodrame musical avec une pointe de mystère. Le troisième est un film d’espionnage. Le quatrième est une mise en abîme du cinéma. Le cinquième revisite un vieux film français. Le sixième parle de femmes captives au 19e siècle. Mon tout forme « La Flor ». Ces six épisodes, ces six genres ont un seul point commun : leurs quatre comédiennes.

 
 
Il fallait bien treize heures au cinéaste argentin pour déployer ce monde baroque qui mêle les amours et les aventures de quatre femmes à l’histoire du cinéma. Du jamais-vu. Par où commencer ? L’œuvre est à ce point hors norme, touffue, qu’on ne sait par quel bout la prendre. Puisque son cinéaste a le goût de l’énumération, imitons-le. Ce film a une durée totale de treize heures trente-quatre (1) , il comprend six épisodes autonomes, mais ayant quelques points communs, il jongle avec les genres (fantastique, ­espionnage, mélodrame musical…), les langues courantes (espagnol, russe, italien, anglais, français) et ­vernaculaires (dont un dialecte du xviiie siècle parlé dans le nord de l’Italie !). Il traverse aussi deux continents (l’Amérique du Sud et l’Europe) et regorge d’humour et de lyrisme, deux qualités pourtant difficiles à ­marier. Il offre du jeu, surtout. Un jeu ­enchanteur, presque enfantin : pas d’auteurisme pontifiant ici, mais de la récréation picaresque. Tintin n’est pas loin : on entraperçoit un de ses albums, laissé sur une table de chevet. Il y a fort à parier que la momie faisant des ravages dans l’épisode 1 soit inspirée du Rascar ­Capac des Sept Boules de cristal. Elle est au centre d’une bien étrange histoire, située dans un laboratoire d’analyse archéologique, en lisière d’un désert, dirigé par un trio de femmes. Une ­série de phénomènes inquiétants puis terrifiants s’y produisent. La psyché et le désir féminins irriguent La Flor, à travers son formidable quatuor d’actrices (Elisa Carricajo, Valeria Correa, Pilar Gamboa, Laura Paredes), qui ­revient dans chaque épisode (le cinquième excepté) avec de nouveaux rôles chaque fois. A travers elles et ce qu’elles incarnent de mythologique (de la sorcière à la Méduse), le cinéaste fait, en toute pudeur, l’apologie de la femme libre, indépendante, con­quérante et savante, guerrière, voire meurtrière. Sans manquer d’étriller le patriarcat et le machisme. Et puis il y a l’amour. En de multiples versions. Follement platonique : entre une espionne et son collègue, contraints de réprimer leur sentiment (l’acmé de La Flor ?). Orgiaque : dans un asile psychiatrique, le cas inédit de ce patient amnésique qui affole la libido de toutes les infirmières et femmes médecins. Passionnel : l’amour-haine d’une chanteuse à succès séparée de son homme, avec lequel elle formait un duo de variété romantique et qui se retrouve dans un studio pour enregistrer de nouveau. Cet épisode (le deuxième), sans doute le plus sophistiqué, est un mélodrame fiévreux, où la bataille homérique que se livre le couple s’entend au cœur même des chansons, déchirantes, dont les paroles renferment une poésie toute simple. La musique, le son, le moindre accessoire, Mariano Llinás s’en sert comme des outils fabuleux. Idem avec l’ellipse, l’allusion, la litote. Toutes ces figures de style sont aussi des trucs et des trucages rudimentaires de cinéma, que l’auteur ressuscite avec la fraîcheur et l’innocence d’un pionnier revenu à l’enfance du cinéma, bricolant avec 3 pesos 6 sous des histoires abracadabrantes. Le prologue a d’ailleurs montré le réalisateur lui-même débarquer sur une aire de repos, au bord de la route, et s’asseoir pour nous expliquer, crayon et schéma cocasse à l’appui, quelle forme — celle d’une fleur fourchue — prendrait son film. Ici, le minimalisme des moyens (le film a coûté 300 000 euros) mène au maximum : La Flor embrasse le monde entier et l’histoire du cinéma en rendant hommage à plusieurs de ses étapes ­décisives, du muet (les épisodes 5 et 6) jusqu’au cinéma moderne, avec une mise en abyme particulièrement ­cocasse (épisode 4). Le cinéaste pille et pastiche avec tendresse (Partie de campagne, de Jean Renoir, La Féline, de Jacques Tourneur), décalque, digresse, nomme énormément — fleurs, arbres, astres, peintres, ouvrages de sorcellerie. Dans ce monde baroque, on croise un leader palestinien, une trafiquante qui s’injecte de la toxine de scorpion comme sérum de jeunesse éternelle, une ­Margaret Thatcher montant à cheval et ­fumant le cigare, des guérilleros ­colombiens. On est aussi bercé par une voix off particulièrement incantatoire, qui décrit comme personne la solitude, le sentiment de défaite, les trains, les paysages (« la Sibérie lointaine et seule, s’étendant comme une maladie »). Ce narrateur reflète exactement la visée du film : non pas donner du sens aux choses, encore moins dérouler un scénario. Mais transporter vers un imaginaire infini. Télérama

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