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Sortie nationale

De Kirill Serebrennikov avec Alena Mikhaylova, Odin Lund Biron, Nikita Elenev, Ekaterina Ermishina, Philip Avdeev
Biopic Drame - Russie / France / Suisse - 2022 - VOST - 2h23

La Femme de Tchaïkovski

Russie, 19ème siècle. Antonina Miliukova, jeune femme aisée et brillante, épouse le compositeur Piotr Tchaïkovski. Mais l’amour qu’elle lui porte tourne à l’obsession et la jeune femme est violemment rejetée. Consumée par ses sentiments, Antonina accepte de tout endurer pour rester auprès de lui.

On aurait tendance à retenir du compositeur Tchaïkovski l’image d’un homme tourmenté, à la santé psychique fragile, et de surcroît amoureux des jeunes hommes. Kirill Serebrennikov réinvente totalement la biographie du compositeur à travers les yeux de sa femme, Antonina, qui luttera toute son existence contre sa dépendance à cet homme et son désir de le garder pour elle. En réalité, la musique, l’homosexualité du pianiste, s’effacent au bénéfice du portrait de cette femme qui semble, pour le cinéaste, incarner à elle toute seule l’état d’une société russe à la fin du 19ème siècle, hantée par un patriarcat tout-puissant. D’ailleurs, le long-métrage se termine par l’évocation de la grande révolution de 1917 où après le tsar, le peuple russe se laissera emporter par la domination ô combien paternaliste de Lénine. La prouesse du film ne se situe pas dans la qualité des images ou des décors. Le réalisateur met toute son énergie dans la seule conduite d’acteurs qui fait la matière principale de ce récit. Les lumières sont jaunes, l’obscurité est quasi permanente et la plupart des scènes se passent dans des appartements exigus. L’enjeu n’est de ne jamais faire disparaître la performance des comédiens dans la surenchère d’effets. La caméra est centrée au plus près de la comédienne principale qui habite son personnage avec une intensité incroyable. L’acharnement qu’Antonina met pour retenir son mari volage est à la fois suspicieux, violent et fascinant. Elle admire le compositeur de musique, au point de tout accepter de ses fugues, de ses disparitions de longues journées, et surtout de son refus de lui concéder un rapport sexuel. Car Tchaïkovski préfère les hommes. Le mariage auquel il consent s’apparente à une sorte de couverture pour faire taire les rumeurs. Seule Antonina n’entend pas ces bruits autour d’elle : il lui faut des confidences dures pour qu’elle voie dans le refus de son mari de lui donner son corps, un désir sexuel tourné par les garçons. Le personnage est tout entier construit dans le déni. Pendant qu’elle s’obstine à ne pas voir la réalité, sa santé mentale se dégrade. En même temps, le réalisateur met beaucoup de nuance et de prudence dans l’évocation de l’homosexualité de Piotr, optant pour un ton non jugeant et laissant le soin au spectateur de se faire une idée du compositeur. La Femme de Tchaïkovski est un film écrit et mis en scène pour la comédienne principale. Quand elle endosse une danse mortuaire et dépressive dans une longue séquence, elle donne à voir une performance rarement vue au cinéma. Elle devient alors tout à la fois la victime de ce mari volage mais aussi consentante de cet amour impossible, voire même maltraitant contre elle et son conjoint. Les deux heures qui s’écoulent se terminent par un clin d’œil malicieux où Kirill Serebrennikov avoue avoir quelque peu travesti l’existence de Tchaïkovski et de sa femme. Il a là l’occasion de faire tomber un mythe russe et de dénoncer sans le dire le patriarcat abusif qui continue de se perpétuer, siècle après siècle, à la plus haute place du Kremlin. A voir à Lire

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