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Sortie nationale / En salle Ciné K

de Mathias Théry et Etienne Chaillou Documentaire - France - 2018 - 1h37

La cravate

Bastien a vingt ans et milite depuis cinq ans dans le principal parti d’extrême-droite. Quand débute la campagne présidentielle, il est invité par son supérieur à s’engager davantage. Initié à l’art d’endosser le costume des politiciens, il se prend à rêver d’une carrière, mais de vieux démons resurgissent…

Voilà un film totalement fascinant qui s’introduit, grâce à une sorte de mise en roman du long-métrage lui-même, dans la tête d’un jeune militant du Rassemblement National, aussi attachant et sincère, que son idéologie est détestable. Non, il ne s’agit pas d’un documentaire politique ordinaire. Le nouveau film des cinéastes Mathias Théry et Etienne Chaillou, s’invite dans le cerveau d’un tout jeune homme, Bastien, vingt ans à peine, mais déjà militant au Front National depuis longtemps. Le garçon s’installe dans un fauteuil, scruté par la caméra qui va à sa rencontre, et entame la lecture du livre que les deux documentaristes ont écrit à l’occasion du tournage. L’intelligence du propos est alors évidente : jamais aucune mention sur l’idéologie politique, jamais aucun débat d’idées, juste ce garçon picard, touchant, qui se retrouve assistant du directeur de la fédération locale où il vit. Les auteurs vont jusqu’à choisir de taire les propos qui s’échangent autour de lui, les conversations téléphoniques. La seule chose qui les intéresse est ce jeune homme, armé d’une cravate, qui se jette avec passion dans la campagne présidentielle de Marine Le Pen. Derrière la figure de ce gamin mal assorti dans son costume d’apprenti politique, se cache toute une jeunesse picarde, éprouvée par le chômage, la grisaille, la pauvreté. La caméra ne regarde que ce visage. Il y a la vérité de son engagement personnel dans ses yeux, et soudain, il y a la désillusion, la démesure de l’ambition politique qui lui sautent au visage comme un affront à son militantisme de toujours. Grâce au récit que la voix off donne à lire au jeune héros, Bastien prend le recul nécessaire pour appréhender son propre parcours dans la jungle politique. La question même de l’idéologie fasciste se dissipe au bénéfice de ce seul regard, de ce corps un peu rond, engoncé dans le costume-cravate. L’écriture qui accompagne le film est très belle. Elle semble épurée de toute forme de jugement. Elle raconte dans une langue sobre, sonnante comme un poème, le parcours en enfance de ce garçon, ses échecs amoureux, ses échecs scolaires, et surtout la façon dont il a été capté par un groupe d’extrémistes picards. Le texte souligne étonnamment la disparité gigantesque qui existe entre la brutalité de la pensée nationaliste et la bonhomie de ce garçon, la presque douceur de ses yeux, et sa peine à gagner son destin. Mais les deux cinéastes ne choisissent pas la compassion comme point d’entrée. Ils racontent et filment les faits, même dans ce qu’ils ont de pire. Ils ne jugent pas, mais ils permettent à Bastien de donner des explications à son passé sombre, ce qui le rend touchant de sincérité. On comprend alors comment des milliers de personnes sombrent dans l’idéologie de la haine et le désir de mort. La puissance émotionnelle du récit est incontestable. Bastien se transforme en une sorte d’emblème défiguré par une histoire personnelle difficile, ce qui provoque naturellement l’empathie et l’émoi du spectateur. La cravate est un film d’une très grande intelligence, qui se sert du parcours en politique d’un jeune picard, pour tenter de rendre lisible la mécanique effrayante qui asservit un grand nombre de militants extrémistes. Cette cravate, finalement, celle que porte Bastien, celle que portent les cadres du parti, racontent la construction identitaire des militants frontistes. On ne naît pas radical. On le devient peu à peu en endossant le costume adapté. On le devient en digérant les blessures de son existence. Mais heureusement, il y a le cinéma, celui de Mathias Théry et d’Etienne Chaillou qui soudain, met à nu la vérité brutale de ce récit intimiste et permet à la lumière de rejaillir dans ces yeux cernés de douleur. Avoir-alire

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