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De Martin Provost avec Juliette Binoche, Yolande Moreau, Noémie Lvovsky, Edouard Baer, François Berléand
Comédie - France/Belgique - 2019 - 1h49

LA BONNE EPOUSE

Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans fléchir : c’est ce qu’enseigne avec ardeur Paulette Van Der Beck dans son école ménagère. Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée. Est-ce le retour de son premier amour ou le vent de liberté de mai 68 ? Et si la bonne épouse devenait enfin une femme libre ?

Peu de temps avant Mai 68, un vent de liberté souffle sur une école ménagère à l’ancienne. Actrices étincelantes, réalisation intelligente : une réussite. Il était une fois, il y a fort long­­temps… Ah non, pardon, il était une fois en 1967, hier donc, dans un pays familier qui s’appelle la France, une belle au bois dormant. Reine en son minuscule royaume — une école ménagère de la campagne alsacienne —, Paulette Van der Beck (Juliette Binoche) enseigne à des jeunes filles modestes les « piliers » qui les transformeront en parfaites compagnes : cuisine, repassage, couture, etc. Pour l’assister dans sa noble mission, la pimpante provinciale peut compter sur sa belle-sœur Gilberte (Yolande Moreau) et sur une religieuse sévère, sœur Marie-Thérèse (Noémie Lvovsky). Un peu moins, hélas, sur le directeur de l’institut, son mari et maître, Robert Van der Beck (François Berléand), trop occupé à reluquer ses pensionnaires et à savourer les bons petits plats con­coctés par ce gynécée. Ironie, c’est un os de lapin chasseur qui aura la peau du chaud lapin, laissant Paulette veuve et sa maisonnée sans un sou. Que faire, mon Dieu, que faire ? Se réveiller ! En situant La Bonne Épouse à une époque charnière de l’histoire contemporaine, Martin ­Provost invite le vent frais de la révolution féministe dans la vie de ses personnages. Lorsqu’on la découvre, toujours impeccable dans son petit tailleur et sa mise en plis laquée, Paulette s’applique à elle-même les règles qu’elle prône en classe, à savoir « oubli de soi, compréhension et bonne ­humeur ». Sans oublier « le devoir con­jugal » : « Avec le temps et en y mettant un peu de soi-même, on franchira cette épreuve, aussi pénible et ingrate soit-elle. » Le trait semble épais ? À peine. Il prête surtout à rire franchement, non pas aux dépens des héroïnes, tout sauf cruches, mais avec elles. Le réalisateur, qui filme le deuxième sexe avec empathie et intelligence depuis ses débuts (on se souvient de Séraphine en 2008, de Violette en 2013, de Sage Femme en 2017), sert cette fois à ses actrices une comédie en or sur un plateau d’argent. Étincelante, Binoche aborde Paulette par le corps, tout en contenance et manières au début, mais aussi par la voix, haut perchée, empêchée. L’entendre expliquer comment il con­vient de servir le thé à la préfecture de Forbach tient du délice ! À ses côtés, Yolande Moreau et Noémie Lvovsky excellent, l’une en vieille fille attendrissante, adolescente attardée fan d’Adamo, l’autre en nonne revêche, obsédée par la confection du trousseau (« Votre passeport pour le monde ») et prompte à sortir le fusil pour ­dégommer les rôdeurs. Et les élèves, alors ? Il flotte autour des jeunes filles de l’institut un parfum nostalgique de Diabolo menthe. Le scénario les type — la rebelle, la bourgeoise, la soumise… — de manière un peu sommaire. Elles existent par conséquent moins que leurs aînées, ce qui n’empêche pas d’être cueilli par l’émotion quand la plus sage du lot se retrouve au désespoir devant la perspective d’un mariage forcé. Chez les quinquas comme chez les cadettes, en tout cas, Martin Provost piétine le cliché de la rivalité ­féminine et débusque partout de la soro­rité. Quand on craint de voir ­Paulette et Gilberte, si tendres l’une envers l’au­tre, se brouiller pour les beaux yeux d’un banquier provi­den­tiel (Édouard Baer, étourdissant de charme), le film règle la question avec une grâce bouleversante. De l’a­chat d’un pantalon à l’obtention d’un ­premier chéquier, de la lecture gourmande du code du travail à un rendez-vous amoureux en montagne, La Bonne Épouse fonce vers l’éman­ci­pa­tion dans une joie com­municative. La mise en scène elle-même s’affranchit des carcans au fur et à mesure, allant jusqu’à s’aventurer dans la comédie musicale. Résonnent alors, sur la route menant vers Paris, au soleil de mai 68, les chants de toutes ces fem­mes qui érigent de nouveaux piliers : « Sainte ou catin, pourquoi choisir ? Moi, je veux jouir ! » Télérama

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