/ Rencontre

De Stépane Manchematin, Serge Steyer avec Marc Namblard
Documentaire - France - 2018 - 01h31

L'Esprit des lieux

Héritier d’une pratique paternelle, Marc consacre l’essentiel de son temps à sa passion : "Je vis au pays des sons". Cette quête existentielle l’a conduit à s’enraciner à la lisière d’un massif forestier, dans les Vosges, et à y fonder famille. À la tombée du jour, il camoufle ses micros dans un sous-bois, déclenche la prise de son, puis s’éloigne jusqu’à se fondre dans la nature. Toute la nuit, le dispositif capte des ambiances sonores : souffles, cris, chants, grattements... De retour en studio, dans le sous-sol de sa maison, Marc écoute les enregistrements afin d’en extraire les pépites. Curieuse et intriguée par ses activités nocturnes, sa fille Lucie manifeste l’envie de l’accompagner. Elle est souvent la première auditrice des tableaux sonores que crée son papa. Son travail commence à faire parler de lui, dans les écoles, les milieux artistiques, la scène musicale… Bientôt, un compositeur, Christian Zanési, lui propose de collaborer à la création d’une pièce de musique électroacoustique.

Rencontre avec Stéphane Machmatin, réalisateur, le vendredi 7 juin à 20h.

“L’Esprit des lieux”, de Serge Steyer et Stéphane Manchematin, brosse le portrait d’un preneur de sons de la nature : Marc Namblard. A voir, et surtout à entendre. Parmi les raisons justifiant qu'on s’extirpe de son canapé et qu’on aille voir un film en salle : des qualités sonores nécessitant une bonne installation pour nous donner leur pleine mesure. Deuxième co-réalisation de Serge Steyer et Stéphane Manchematin, auteurs de l’excellent Complexe de la Salamandre, ce portrait du preneur de sons Marc Namblard est un ravissement pour les yeux mais plus encore pour les oreilles, tant la nature y chante, y craque, y grince, y siffle, y crisse, y vibre et y vrombit. On y suit ce « chasseur de silences », comme il se définit curieusement lui-même, de sa forêt des Vosges à celle de Guyane, et d’une nuit avec sa fille dans un sous-bois hanté par le brâme des cerfs, à des moments passés à sélectionner des sons avec un musicien qui veut les exploiter. On l’y voit également écouter avec son frère des bandes qu’enregistrait leur père de leur vie quotidienne lorsqu’ils étaient enfants, souvenirs encapsulés et chargés d’émotions plus que ces photos de famille dont on fait des albums. On y suit ce « chasseur de silences », comme il se définit curieusement lui-même, de sa forêt des Vosges à celle de Guyane, et d’une nuit avec sa fille dans un sous-bois hanté par le brâme des cerfs… « Ces enregistrements donnent à entendre la table que l’on met, les enfants qu’on appelle, les bruits du repas et les conversations… puis la mère occupée à faire la vaisselle et les enfants qui jouent », évoque Stéphane Manchematin, qui se souvient d’un jour de tournage consacré à l’écoute de ces sons. « Pendant qu’on se préparait techniquement, Marc est allé dans son studio choisir les bandes qu’il voulait faire entendre. Ne le voyant pas revenir, je suis parti à sa recherche et l’ai trouvé dans son salon, pleurant comme un enfant. » S’il a hérité comme son frère de leur père cette passion pour la prise de sons, ça n’est pas tant la vie de famille, ni même le quotidien que Marc Namblard aime capturer, que les bruits de la nature auxquels il est particulièrement sensible. « En Guyane, où nous avons passé une semaine avec lui, nous l’avons vu s’asseoir au loin, comme sur le point de s’évanouir ; et n’avons compris que le lendemain ce qui s’était passé. Entendre la nature chanter avait fait naître en lui une émotion si forte qu’elle l’avait bouleversé. » C’est la capacité de Marc Namblart à « se laisser traverser par les ambiances sonores », qui a inspiré à Stéphane Manchematin et Serge Steyer le projet de L’esprit des lieux. Celui d’« un film dont le moteur serait l’écoute ». Projet parfaitement accompli, tant l’audition se trouve sollicitée de bout en bout par ce documentaire d’autant plus riche en sensations qu’il est chiche en informations, et qui nous donne à partager la passion d’un homme en respectant sa part d’opacité. Qui nous amène aussi à nous interroger sur la fonction impartie à l’image dans une œuvre aussi peu ordinaire. « Le son des films est généralement inféodé à l’image, regrette Stéphane Manchematin. Tournant L’esprit des lieux, nous nous posions à chaque scène la question de l’auditeur. Nous nous demandions comment faire en sorte que le spectateur tende l’oreille. Nous sommes ainsi passés par de longs plans de la Lune comme par des plans de Marc écoutant — des images simples, stables et très épurées. » (…) comment faire en sorte que le spectateur tende l’oreille. « Au moment de l'écriture, se souvient de son côté Serge Steyer, Stéphane et moi avons envisagé d’obscurcir l’image à certains moments, voire de la faire disparaître pour solliciter l’écoute du spectateur. Nous ne sommes pas allés jusque-là, considérant que la longueur des plans pouvait remplir cet office. Quand le plan dure assez longtemps pour ne plus raconter grand chose, que son attrait visuel s’épuise, l’attention auditive se trouve favorisée — comme dans cette longue aurore qui suit la nuit de brâme. » Tout en articulant scènes de famille, scènes de nature et scènes de studio dans la perspective du portrait qu’il n’omet pas de réaliser, L’Esprit des lieux s’attache ainsi à nous révéler notre capacité d’écoute et les plaisirs qu’elle autorise. Que France 3 se soit enthousiasmé pour un tel projet, l’ait financé et accompagné en respectant sa belle singularité prouve la capacité du service public à faire mentir ces amateurs de « documentaires de création » pour qui les marges de liberté, aussi ténues soient-elles, n’existeraient plus à la télévision. Télérama

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