Lycéens au Cinéma

de Anna Roussillon
Documentaire - France - 2014 - VOST - 1h51

Je suis le peuple

« La révolution ? T’as qu’à la regarder à la télé ! », lance Farraj à Anna quand les premières manifestations éclatent en Egypte en janvier 2011. Alors qu’un grand chant révolutionnaire s’élève de la place Tahrir, à 700km de là, au village de la Jezira, rien ne semble bouger. C’est par la lucarne de sa télévision que, Farraj va suivre les bouleversements qui secouent son pays. Pendant trois ans, un dialogue complice se dessine entre la réalisatrice et ce paysan égyptien : lui, pioche sur l’épaule, elle, caméra à la main.  Leurs échanges témoignent du ballottement des consciences et des espoirs de changement : un cheminement politique lent, profond et plein de promesses…

Les battements de la politique égyptienne à travers le regard d’un paysan du sud de l’Egypte. Comment, lorsque l’on bêche la terre loin du tumulte de la place Tahrir, a-t-on vécu les révolutions successives qui ont tourmenté l’Egypte ? Dans son premier long métrage, la Française Anna Roussillon, qui a grandi au Caire, filme un contrechamp radical aux images en direct de foules en colère puis en liesse. Fille d’un chercheur et d’une galeriste, cette arabophone a posé ses valises et sa caméra chez Farraj, un modeste paysan de la vallée de Louxor. Je suis le peuple,projeté dimanche au Mucem de Marseille, marche très fort en festivals (primé à Hambourg, Belfort, Hongkong…), s’imposant comme un exceptionnel tableau à taille humaine des deux ans et demi d’instabilités politiques qui ont récemment émaillé l’Egypte. Pouls. A l’origine, Anna Roussillon, dont une grand-mère était égyptienne, avait l’envie de «faire un truc près de Louxor, en rapport avec le tourisme de masse». Nous sommes en août 2010. Très vite, le courant passe entre elle et Farraj, qui accepte de se faire filmer au champ comme à la maison. Alors Anna Roussillon reste un peu, pour voir. Un certain 24 janvier 2011, elle décide de retourner à Lyon, où elle enseigne l’arabe. Le lendemain éclate la révolution contre le régime Moubarak. La jeune cinéaste crève d’envie d’y retourner, mais l’aéroport cairote est bloqué… Malgré tout, Anna Roussillon tient son sujet : elle va suivre les battements de la politique égyptienne en prenant le pouls chez un paysan, turban autour de la tête, la peau halée par le soleil de plomb du sud de l’Egypte. Paradoxalement, le documentaire est un quasi-huis clos au village, qui attend désespérément le ravitaillement en bouteilles de gaz, toujours trop chères, malgré les revirements politiques. Surtout, derrière sa caméra, Anna Roussillon réussit à instaurer une relation d’amitié assez touchante avec Farraj. Bien que jamais visible à l’image, la documentariste est omniprésente. Ici, les femmes ne s’autorisent pas à parler politique. Farraj était un peu seul face à tout cela, à vibrer devant les coups de théâtre politiques depuis sa télé aux couleurs changeantes, ou en épluchant le journal parmi les enfants qui courent partout. Alors Anna Roussillon lance elle-même les débats, comme dans un dîner de famille. Dans des discussions parfois endiablées, le ton monte, et la mauvaise foi avec. D’abord antirévolutionnaire, puis vaillamment pro-Morsi, Farraj finit par rallier la protestation générale, jusqu’à aller au Caire et articuler du bout des lèvres «dégage Morsi». Or, Farraj n’est jamais plus à l’aise que dans le cadre familial, et surtout la stabilité, fût-elle islamiste ou militaire. Espoirs. Frôlant toujours la discussion de comptoir sans y tomber réellement, Je suis un peuple rappelle, par le petit bout de la lorgnette, combien la démocratie peut créer des espoirs aussi vite qu’elle les déçoit. Surtout, ce portrait montre à quel point les manœuvres politiques en hautes sphères ballottent les gens ordinaires, les atteignant dans leurs identités et leurs convictions les plus intimes. Libération

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