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De Roman Polanski avec Louis Garrel, Jean Dujardin, Emmanuelle Seigner, Mathieu Amalric, Olivier Gourmet, Melvil Poupaud, Grégory Gadebois, Vincent Grass, Didier Sandre, Hervé Pierre, Eric Ruf, Théo Hellermann
Historique Drame - France/Pologne/Royaume-Uni - 2019 - 2h12

J'accuse

Pendant les 12 années qu'elle dura, l'Affaire Dreyfus déchira la France, provoquant un véritable séisme dans le monde entier. Dans cet immense scandale, le plus grand sans doute de la fin du XIXème siècle, se mêlent erreur judiciaire, déni de justice et antisémitisme. L'affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart qui, une fois nommé à la tête du contre-espionnage, va découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées. À partir de cet instant et au péril de sa carrière puis de sa vie, il n'aura de cesse d'identifier les vrais coupables et de réhabiliter Alfred Dreyfus.

5 janvier 1895. Dans la cour froide de l’École militaire, à Paris, présentée comme une étendue de désolation, se déroule une cérémonie solennelle. Celle de la dégradation militaire d’Alfred Drey­fus. On est saisi par ce qui est décrit, en détail. Un militaire s’approche de Dreyfus, exsangue, et lui arrache ses épaulettes, ses insignes, les piétine, puis casse son épée en deux. Des gens, amassés au loin derrière des grilles, crient leur haine. Par le biais de cette mise en scène semblable à une exécution publique, Polanski concentre l’humiliation subie par le capitaine juif innocent. L’affaire Dreyfus, on la connaît tous. Mais pas forcément en profondeur, pas forcément en ayant en tête le nom de Marie-Georges Picquart. C’est pourtant lui, un lieutenant-colonel, anti­sémite déclaré, qui a largement con­tribué à innocenter Alfred Dreyfus, condamné, rappelons-le, en 1894 pour intelligence avec l’ennemi, et déporté sur l’île du Diable, au large de la Guyane. Où on le voit, détenu dans des conditions effroyables. Ce supplice nous arrive par bribes. Car c’est ailleurs, à Paris, dans une ambiance ­cafardeuse, sans couleur vive sinon celle du sang, que se situe le cœur de l’action, portée par ce Picquart, donc, ­célibataire et amant d’une femme mariée. Officier consciencieux et émérite, il est présent le jour de la dégradation. Comme tous ses confrères de l’état-major, il se félicite alors de la condamnation du traître Dreyfus. Rondement menée, l’enquête offre à Picquart l’occasion d’une promotion. Il se retrouve ainsi à la tête du Bureau des statistiques, autrement dit dans le service du renseignement français. Cette nouvelle tâche, à dire vrai, lui déplaît. Et lorsqu’un officiel subalterne, Hubert Henry (Grégory Gadebois, formidable en bloc de rancœur prêt à se sacrifier), lui fait visiter « la maison », rien n’est fait pour dissiper son malaise. Le bâtiment est sale et ­malodorant, vieillot, oppressant, et les hommes qui y travaillent sans grande discipline ressemblent à des cloportes. Polanski fait de ce lieu étriqué l’antre, fascinant, de la cabale. Où une part de la vérité se niche au fond des tiroirs, sur des documents archivés, des bouts de papier dérisoires, fines pellicules parfois en miettes. C’est dans sa minutie opiniâtre que J’accuse fait mouche, dans sa manière de sonder un univers étriqué, de décrire précisément les ­éléments matériels de la machination, ­tripatouillage grossier en réalité, digne d’une sinistre farce. La reconstitution méticuleuse des faits n’empêche pas Polanski de donner du souffle à son récit. La petite (voire microscopique !) histoire et la grande se combinent ici à merveille. Après avoir fait le ménage et imposé de nouvelles règles de conduite au sein de son service, Picquart est alerté par des indices troublants. Les investigations secrètes qu’il mène alors, en détective scrupuleux, rapprochent le film du thriller d’espionnage. Savamment construit, en recourant parfois à des flash-back, Polanski parvient à condenser les multiples rebondissements judiciaires et politiques d’une affaire qui s’étendit sur douze années. Entre les filatures et les procès, la réunion secrète avec Zola et Clemenceau, l’assassinat d’un avocat et un duel à l’épée, J’accuse rassemble énormément d’éléments qui en font aussi un film d’aventures. Palpitant. Servie par de grands comédiens de théâtre, la galerie de portraits y est remarquable : les ministres et les plus hauts gradés de l’état-major rivalisent d’infamie, de bêtise autosatisfaite, de bouffonnerie. À travers eux se dessine le portrait d’une France traumatisée par la défaite de 1870 et rongée par l’antisémitisme de salon. Certains ne manqueront pas de pointer une instrumentalisation fâcheuse de l’affaire, Polanski projetant ici une bonne part du harcèlement dont lui-même se sent victime. Ce ­serait oublier que ce sentiment de persécution, de paranoïa, de claustration, traverse la plupart de ses films. Méconnaissable, Louis Garrel inquiète en Dreyfus tout raide, rendu fantomatique par l’injustice criante. Au premier plan, Jean Dujardin est plus en chair, mais lui aussi garde une forme d’indépendance opaque. On ne peut pas dire qu’il soit attachant. Ce qui le caractérise tient uniquement, ou presque, dans sa quête obsessionnelle de la vérité. En plaçant ainsi ces deux personnages en miroir mais à distance loin l’un de l’autre, J’accuse valorise le sens de l'honneur militaire. Télérama

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