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Sortie nationale

De Elia Suleiman avec Elia Suleiman, Ali Suliman, François Girard, Gael García Bernal
Comédie Dramatique - Palestine/France/Allemagne/Canada/Turquie - 2019 - VOST - 1h40

It Must Be Heaven

ES fuit la Palestine à la recherche d'une nouvelle terre d'accueil, avant de réaliser que son pays d'origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d'une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l'absurde. Aussi loin qu'il voyage, de Paris à New York, quelque chose lui rappelle sa patrie. Un conte burlesque explorant l'identité, la nationalité et l'appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir « chez soi » ?

A écouter : Elia Suleiman et Alice Winocour sur France Inter, On aura tout vu

Il n’était pas venu à Cannes depuis Le Temps qu’il reste, il y a dix ans. Elia Suleiman, 58 ans, fait un retour en force avec un film dans la ligne de ses comédies burlesques au sous-texte politique ravageur. Dans It must be heaven, le cinéaste palestinien ou, plutôt son personnage d’observateur muet du monde, quitte Nazareth et ses citronniers pour aller voir ailleurs si le ciel est moins lourd à porter. L’enfer est en Palestine, c’est donc que le paradis doit être autre part : quelque part à l’Ouest. De Paris à New-York, E.S. va donc trimballer son canotier et ses expressions de cinéma muet, tel un Buster Keaton siroteur d’arak, répondant à l’absurdité de l’époque par une inaliénable élégance (la palme du plus beau pyjama de la compétition lui revient sans conteste). Et voilà qu’on redécouvre Paris à travers ses yeux mi-amusés mi-médusés. Un Paris méconnaissable et pourtant familier : désert, muséifié, aseptisé. Une ville où la violence des rapports passe par l’obsession sécuritaire, l’omniprésence des uniformes et des règles, aussi absurdes soient-elles – voir cette scène hilarante où une batterie de flics se met à mesurer une terrasse de café pour vérifier sa « conformité » – où des policiers juchés sur des rollers pourchassent les délinquants avec une efficacité robotique. La moindre interaction semble codifiée par des procédures, y compris lorsqu’il s’agit de nourrir un SDF. Dans cet Occident convaincu de sa supériorité démocratique, E.S. cherche à vendre son film et c’est l’occasion d’un caméo férocement drôle. Un célèbre producteur français explique au cinéaste que son projet ne sera pas retenu : « Pas assez palestinien. Il pourrait se passer n’importe où... » Tel est bien le coup de génie de Suleiman qui nous dit en substance que la Palestine est partout et nulle part, comme si la violence du conflit interminable qui s’y déroule avait fini par s’exporter. Comme si nous, les Etats en paix, étions surtout devenus des as du maintien de l’ordre. Car à New-York aussi – la dernière étape d’E.S. – les armes sont partout, jusque sur les épaules des mères de famille. On y continue pourtant de considérer le Palestinien comme une créature exotique, survivance étrange d’un monde où la guerre existait, et le Moyen-Orient comme une cause perdue. « Le pitch est déjà à mourir de rire ! » répond la productrice américaine à qui un ami du cinéaste vient de résumer le prochain film de Suleiman : « une comédie sur la paix au Moyen-Orient ». Dans ce renversement de perspectives, l’auteur d’Intervention divine (2002), réussit une fable d’une terrible acuité politique mais sans jamais lâcher le ton burlesque qui a fait sa marque de fabrique. Une poésie du désespoir traversée soudain d’une pure mélancolie : « Vous êtes bizarres, vous les Palestiniens, dit un homme au cinéaste. Le monde entier boit pour oublier et vous êtes le seul peuple à boire pour vous souvenir. » En 1h37, E.S. n’aura prononcé que deux mots : Nazareth et Palestine. C’est là qu’il retournera, sur ce petit territoire au parfum de paradis perdu mais qu’une jeunesse éprise de liberté pourrait un jour, peut-être, retrouver. Télérama

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