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Festival Les petites bobines

De Alain Ughetto avec Ariane Ascaride, Luigi Butà
Animation - France / Italie / Suisse - 2022 - 1h10

Interdit aux chiens et aux Italiens

Avant de mourir, mon père m'a raconté la légende de notre famille: durant des générations, nous sommes nés, nous nous sommes mariés et nous sommes morts dans un village piémontais, Ugheterra, "terre des Ughetto", où tous les habitants ont le même nom de famille que nous. Qui étaient ces gens ? Comment vivaient-ils ? Pourquoi ont-ils fui et où sont-ils allés ?

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À l’heure où l’arrivée de migrants venus d’Afrique ou d’ailleurs continue de susciter bon nombre de polémiques, il est utile de rappeler que ceux qui sont désormais nos voisins européens se sont heurtés, eux aussi, à notre méfiance et notre inhospitalité il y a plus d’un siècle. Cinéaste bricoleur, historien dans l’âme et conteur hors pair, Alain Ughetto, reçoit le César du meilleur court-métrage d’animation en 1985 pour La boule et réalise en 2013 Jasmine qui, dans le Téhéran de Khomeiny, fait frémir la pâte à modeler pour construire une incroyable histoire mêlant amour et révolution dans les années 70. Aujourd’hui, il s’empare de l’histoire de Luigi, son grand-père italien devenu français, pour façonner un récit universel autour du déracinement. Fil conducteur de la narration, la voix d’Ariane Ascaride fait revivre avec émotion Cesira, la grand-mère du réalisateur et femme de Luigi, qui témoigne du vécu de ces migrants transalpins. S’appuyant sur les anecdotes que lui a laissées sa grand-mère, dépoussiérant moult archives, et surtout rassemblant les objets les plus hétéroclites (charbon, mousse, sucre, châtaignes, citrouille), le cinéaste fabrique des personnages dotés d’un mouvement naturel grâce à la technique de l’animation en volume, le « stop motion », tandis que le choix de matériaux organiques donne une idée précise des conditions de vie à cette époque. Un bricolage bien plus sérieux qu’il n’y paraît qui, entre poésie et réalité, ne laisse filtrer que dignité et détermination. Dans les premières scènes, les décors sont bruts et les matières rustiques. Leur évolution vers un univers moins rude signale l’amélioration de la condition sociale de ces exilés ballottés au gré des péripéties de l’histoire. Si le Piémont est aujourd’hui l’une des régions d’Italie la plus prospère, à la fin du XIXe siècle, la vie, essentiellement rurale, y est misérable. Abandonnée à elle-même, bercée de croyances diverses (le prêtre, le rebouteux et la sorcière tiennent le haut du pavé), entassée dans des maisons sans confort ni hygiène, la population a à peine de quoi nourrir sa nombreuse progéniture. Nombreux sont ceux qui rêvent d’un avenir meilleur. Les plus fortunés portent le regard vers la prospère Amérique. Luigi et Cesira n’ont d’autre choix que de diriger leurs pas vers la toute proche Provence. Même si la France ne réserve qu’un accueil froid à ceux qu’elle appelle « les macaronis », elle sait reconnaître les qualités dont ils font preuve. Travailleurs, rompus aux températures extrêmes, ils participent sans rechigner aux grands travaux que ce tout nouveau siècle impose, comme la construction du tunnel du Simplon à laquelle participèrent plus de dix-mille ouvriers dans des conditions plus que laborieuses. Plus tendre que misérabiliste, tout à la fois personnel et confraternel, sensible et concret, le récit déroule plusieurs décennies, témoins d’une intégration individuelle tout autant que de changements collectifs et sociaux. S’il nous touche autant, c’est par l’authenticité qu’insuffle son auteur à ce devoir de mémoire autour de la difficulté migratoire, hier comme aujourd’hui. Mêlant subtilement mémoire intime et mémoire historique, cette ode libératrice et universelle, récompensée du prix du jury et du prix de la fondation GAN au dernier festival d’animation d’Annecy, rappelle avec sagesse et douceur que de tous temps la migration participe au mouvement d’une humanité en marche, éternellement animée de l’espoir d’une vie meilleure. A voir à Lire

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