/ Les Vagamondes, Rencontre

De Stéphane Breton
Documentaire - France - 2017 - VOST - 01h20

Filles du feu

Elles ont à peine 20 ans et affrontent l'État Islamique au Kurdistan syrien. Dans cette région du monde où l'homme marche devant et la femme derrière, le fait qu'elles aient pris les armes au côtés de leurs frères revêt une signification extraordinaire. Leurs foulards de couleurs, leur calme et leur courage ont fait le tour du monde. À contrepied des flux catodiques d'images de guerres, Stéphane Breton filme leur quotidien dans un monde en ruine, l'attente et les veillées d'armes autour du souvenirs des disparus. Ce sont les combattantes kurdes, les Filles du feu.

Rencontre avec Hülya Turan, secrétaire départementale du PCF 67, sur la place des femmes dans la société kurde le dimanche 20 janvier à 17h

Il devient commun de dire que l’on ne sort pas indemne de certains films, et pourtant il arrive parfois que cela ne soit pas un vague sentiment mais une traînée de poudre qui nous ravage. Stéphane Breton filme les pas et les regards de combattantes kurdes devenues « un peuple en armes » et nous oblige à transformer notre rapport au temps et à l’histoire. L’information a bombardé le regard. Elle l’a épuisé. On a lyophilisé les discours, comme on a banni la profondeur de champ. Entre les mains, un écran au format imposé proche du « carnet de chèques », comme l’évoque Jean-Luc Godard, encellule le monde et on croit le voir. On absorbe de la donnée. Sans arrêt. Le temps se globalise. Et on pense pouvoir regarder Méduse en face ? Et tiens, la guerre. Pourtant, si le reflet est trop fort, on ne s’insurge qu’en émoticônes. On expulse ainsi la pulsion de mort et nos dégoûts. L’ailleurs s’est rétréci à vue d’œil. Sa promesse s’assombrit et pour l’instant nous en sommes orphelins. Des films-poèmes Dans ce trouble de l’imaginaire, ces immersions sans chair, cette temporalité sans écart, les films de Stéphane Breton brutalisent l’effort d’une société à se rêver unidimensionnelle. Ces « films-poèmes » écrivent les cieux et les paysages de ceux qui trop souvent ne restent que des ombres dans un temps qui n’est pas à l’exploitation. Il n’investit pas un sujet mais un temps « autre », où l’homme vit dans une intermittence hors des « temps modernes ». Il filme un « là-bas » oublié puisque sans rendements, où la mélancolie n’est pas un état dépressif mais le chant de ceux qui ne se résignent pas. Le cinéaste échappe à une névrose propre aux documentaires, où une absence d’intrigue permet de capter le monde sans contrainte et où dans le même temps elle fragilise et interdit presque la possibilité de « faire une place à l’être » autre que celle du symptôme. Victime de préférence. Il tente au contraire un geste inversé ou, pour reprendre la remarque de José Ortega y Gasset, les préférences affectives, les sentiments, les nécessités deviennent les instruments inévitables de la contemplation de ce monde. Les souvenirs fracassent le présent Filles du feu n’est pas la chronique d’une guerre. C’est sa « poétique ». Tout est aride. Tout est en larmes. Pendant les premières minutes, on marche sur un pays de cendres derrière une de ces héroïnes kurdes. Elle est de dos, son arme en bandoulière, elle ne se retourne pas, le cinéaste se transforme en un miroir qui ne choisit pas ce qu’il reflète, qui observe et témoigne en voyageur d’une traversée que rien n’altère. Il reste à distance, et cette distance n’est cruelle que par la vérité qu’elle permet de voir. Sur cette terre de combat, on meurt. On suit ces jeunes femmes devenues soldats dans les vestiges d’un immeuble, le squelette de leur enfance perdue, elles se souviennent, devant les cicatrices des murs, de leurs amis tombés, de ce que fut leur vie. Les souvenirs fracassent le présent l’espace d’une minute. Dans l’encadrement d’une fenêtre fantôme, le visage et la voix prononcent d’un même rythme ce que l’on pourrait appeler un « chant des morts ». Le cœur des ruines bat aussi. La dernière scène suggère une danse. Les armes se distribuent, personne ne tremble, on comprend qu’une bataille se prépare, une confiance commune entoure une jeune combattante, elle dirige cette opération en une chorégraphie d’où semblent s’échapper les mots de Reverdy : « L’amour la liberté dans le ciel trop vide/Sur la terre gercée de douleurs/Un visage éclaire et réchauffe les choses dures. » L'Humanité
Film précédé du court métrage : Une longue nuit de Kamiran Betasi (14’)

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