Lycéens au Cinéma

de Philippe Faucon avec Soria Zeroual, Zita Hanrot, Kenza Noah Aïche
Drame - France / Canada - 2015 - 1h19

Fatima

Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, 15 ans, adolescente en révolte, et Nesrine, 18 ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont sa fierté, son moteur, son inquiétude aussi. Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés. Un jour, elle chute dans un escalier. En arrêt de travail, Fatima se met à écrire en arabe ce qu'il ne lui a pas été possible de dire jusque-là en français à ses filles.

Dans une veine naturaliste, un cinéma social que ne renierait pas les frères Dardenne, Philippe Faucon dresse le portrait de deux générations de femmes. Comme dans les premiers films des cinéastes belges, la comédienne principale joue ici pour la première fois devant une caméra. Soria Zeroual incarne ainsi Fatima, au plus près de son parcours, ne parlant elle-même pas le français. Fatima, immigrée en France de première génération, est une femme-courage qui de petits en boulots en petits boulots se démène pour offrir à ses deux filles une vie meilleure. Son quotidien est émaillé par une violence sociale souvent insidieuse, celle de la bourgeoise qui l’emploie, le regard que lui renvoient les parents des camarades de ses filles, lui faisant ressentir le poids de la différence ou encore celle de la propriétaire qui refuse de louer son appartement à une femme voilée. Sans oublier la colère plus frontale de sa plus jeune fille à son égard, une colère qu’elle puise dans la non-acceptation de la vie laborieuse de sa mère et d’une société qui l’ostracise. Dans le giron familial, Fatima parle arabe tandis que ses filles lui répondent en français. Nesrine (Zita Hanrot) est une aînée modèle dont la soif de réussite est à l’image de sa maîtrise de la langue de Molière. On devine qu’elle a dû très tôt aider sa mère dans ses démarches administratives et s’enrichir de lectures qui ont forgé son identité. Souad la cadette (Kenza Noah Aïche) apparaît, quant à elle, en rupture avec un environnement familial dont elle a honte et dont les expressions imagées et provocatrices ressemblent à celles de son environnement social. Cette réflexion sur le langage (on pense aussi à l’Esquive d’Abdellatif Kechiche) en dit long sur les capacités d’adaptation de nos héroïnes, sur les difficultés de s’approprier une culture qui n’est pas la leur et va bien au-delà de la caractérisation des personnages. Fatima apprend le français comme elle peut en suivant des cours d’alphabétisation et en posant des questions à ses filles. Mais les difficultés de compréhension la handicapent au quotidien et la renvoient incessamment à ses origines. Fatima s’oublie en mettant toute son énergie à contenter ses filles avec qui elle entretient des rapports aimants mais elle va transcender ses difficultés à communiquer avec elles en écrivant toutes ses impressions en arabe. Des mots contre l’aliénation, des mots éclatants qui lui permettront de s’accepter telle qu’elle est. Une colère créatrice qui donne à Fatima le pouvoir d’agir contre sa condition afin de ne pas s’endormir dans la résignation. Et dans ses préoccupations résonnent les vers d’Aimé Césaire dont le parcours a aussi été un combat : « J’accepte mes origines mais que vais-je en faire ? ». Car Fatima, personnage anonyme dont notre pays regorge, devient grâce au regard bienveillant que porte sur elle Philippe Faucon une figure universelle appelant à la dignité humaine. La grande force du film de Philippe Faucon est de s’affranchir progressivement des lieux communs grâce à la subtilité de son écriture et la justesse de l’interprétation des trois comédiennes - toutes magnifiques. Fatima est un film épuré (moins didactique que ne l’était Dans la vie) qui se refuse à tout sentimentalisme, un geste lumineux et humaniste qui nous semble important en ces temps de repli sur soi. Et rien que pour cela, on l’en remercie. Avoir-alire

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