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Festival Augenblick - Invitée d'honneur Hanna Schygulla

De Rainer Werner Fassbinder avec Hanna Schygulla, Wolfgang Schenck, Ulli Lommel, Lilo Pempeit, Herbert Steinmetz
Drame - Allemagne (RFA) - 1974 - VOST - 2h21

Effi Briest

La jeune baronne von Instetten, Effi Briest, souffre d'ennui et de desoeuvrement dans la vaste demeure de son mari. Sa rencontre avec le Major Crampas va adoucir la rigueur de sa vie. Mais un jour, le severe baron von Instetten va decouvrir la correspondance des deux jeunes gens.

Un vieux couple sirote du café dans le jardin ; ils parlent de leur fille décédée, Effi, pendant que les feuilles tombent. Un long silence s’installe, après l’évocation des regrets. C’est la fin du film, mais aussi la fin du roman éponyme de Theodor Fontane, paru en 1896, et qui n’est pas sans rappeler Madame Bovary ou Anna Karenine . Une fin en apparence apaisée, mais qui est assombri par des questions sans réponses : les parents ont-ils créé la responsabilité des événements ? Dans quelle mesure ? Et comment ce couple « parfait » a-t-il pu ainsi être détruit ? Le film commence dans le même jardin, mais sous un soleil radieux : Effi, « fantasque » d’après sa mère, toujours en mouvement, oscille sur sa balançoire. Elle a 17 ans, la vie devant elle. Mais c’est une vie selon les codes de la société du dix-neuvième siècle, qui pousse une enfant rêveuse dans les bras d’un homme plus âgé. Obligée de s’exiler, elle s’ennuie dans un domaine morne. Pour se distraire, elle prend un amant qu’elle n’aime pas et qu’elle quitte sans regrets au moment de la mutation (une promotion) de son mari. Six ans plus tard, le mari en question, par hasard, trouve les lettres de l’amant et s’en ouvre à son confident : la scène est magistrale ; Geert prouve qu’à partir du moment où il en a parlé à quelqu’un, il ne peut que se battre en duel, même s’il n’en a pas envie, même s’il n’a pas de colère. Pour montrer son dilemme, Fassbinder le cadre dans un miroir, l’un des très nombreux du film, mais son image est dédoublée par un rebord. Et pendant qu’il évoque son drame, un flash-forward lui fait déjà parcourir le trajet qui mène à l’affrontement. Un cut brutal, et c’est une arme qui apparaît ; l’amant s’écroule, veut parler à Geert, mais ne finit pas sa question. Tant de rigueur, de jeu sur les ellipses et les cadres éblouit : en quelques minutes, le sentiment de l’inéluctable et de l’absurde éclate sans qu’il soit besoin d’y insister. Fassbinder traite de front le mélodrame, tout en en retirant le larmoyant (qu’il utilisera plus tard), comme la plupart des moments forts de l’intrigue. Tout passera par des dialogues, des plans larges (voir l’adultère), des acteurs hiératiques et distanciés ; mais cette distance évoque la froideur d’une société rigoureuse, qui n’admet pas qu’une femme ait un amant. Alors Geert éloigne Effi, et ses parents ne peuvent l’accueillir, ce qui reviendrait à accepter et pardonner sa faute. La suite montrera que tous ces personnages ne sont pas des monstres, qu’ils vont cultiver les regrets : ils ne pouvaient pas faire autrement... Un moment, un seul à notre avis, laisse passer l’émotion sans fard ni dispositif : Effi vient de revoir sa fille, très distante, et en un monologue filmé en gros plan, sans montage, elle dit sa rage et sa haine. Le plus souvent au contraire, c’est la retenue qui prime et qui fige les êtres comme la société est elle-même figée. En multipliant les sur-cadrages et les obstacles au premier plan (voiles, grilles, filets…), Fassbinder figure l’emprisonnement de ces victimes et pourtant artisans de leur drame. Pour une « faute » que tout le monde pourrait pardonner et par respect des conventions, des vies sont gâchées sans retour. Le malheur installé, ne reste plus qu’à prendre le café, pendant que le chien, le seul finalement à montrer ses sentiments, pleure sur la tombe. Admirable roman, Effi Briest est aussi un film admirable, d’une maîtrise et d’une beauté sans pareil. Les cadres approchent la perfection, les travellings sont élégants, la scénographie toujours pensée et quelques trouvailles, comme les fondus au blanc, magnifient encore ce chef-d’œuvre bouleversant. Avoir-alire

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