Rencontre

De Annick Redolfi
Documentaire - 2024 - France - VF - 1h18

Devant – Contrechamp de la rétention

Pauline, Norah, Kristina attendent pendant des heures, assises sous une cabane en bois perdue au fond du bois de Vincennes. Devant le Centre de rétention administrative (CRA) de Paris, toutes sont venues voir leur proche enfermé. Des vies suspendues à l'attente de leur expulsion ou de leur libération. Sur cette scène, ces femmes se racontent, échangent entre elles, partagent avec les nouveaux visiteurs leur expérience, leur révolte, leurs rêves. Elles sont le miroir de la rétention, son contrechamp. Leurs mots dessinent le paysage d'une zone de non-droit en France, où la violence, l'arbitraire et l'injustice règnent en maîtres.

Rencontre avec la Cimade et Urgence Welcome dans le cadre de Migrant'Scène

Il y a le bois de Vincennes où les parisiens ont l’habitude de passer leurs week-ends estivaux, au milieu des bois touffus et odorants. Mais il y a aussi, plantée entre le château et la porte dorée, l’enceinte monstrueuse d’un centre de rétention administrative. Les femmes et les hommes qui y sont enfermés n’ont pas commis de crime, ni de délit, sinon qu’ils sont sous le joug d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Devant - Contrechamp de la rétention ne raconte pas directement l’enfer de la détention. Il donne la parole à des amis, conjoints, enfants, parents proches de ces personnes qui attendent d’être affrétés dans un avion ou, au mieux, de rentrer dans leur famille. On connaît beaucoup au cinéma les entretiens au parloir, les attentes interminables des visiteurs de prison qui passent de portiques en portiques pour aller à la rencontre des leurs. Cette fois, la parole est donnée à ces inconnus, ces anonymes, surtout des femmes d’ailleurs, qui attendent parfois depuis plus de cinquante jours que leur conjoint ou leur ami trouvent une issu à cet enfermement administratif. Le documentaire rappelle avec gravité que la détention, même administrative, relève d’un espace de privation des libertés. Les douze miradors austères s’élèvent au-dessus des arbres, des barbelés s’enroulent entre les branches et les murs, rappelant en permanence qu’il s’agit d’une prison. L’inhumanité côtoie indifféremment des manières de surveiller les individus, à la limite de l’indignité. Annick Redolfi est une militante et une observatrice des existences brisées. Sa caméra s’est beaucoup intéressée à des personnes mourantes, ou atteintes de la maladie d’Alzheimer. À chacune de ses expériences, elle capte des vies qui décident de faire de l’injustice une opportunité au bonheur. Ici, la voix est donnée à des personnes que le hasard a mis dans les bras d’un migrant. Elles se tiennent dans une cabane de fortune et racontent ces entretiens minuscules dans des parloirs de fortune, et leur colère qui monte, à chaque fois qu’elles sont témoins de conditions d’enfermement indignes d’un pays comme la France. En hors-champ, on entend les échanges avec les policiers, les pleurs des enfants ; mais rien, pas un son ne sort de ces murs immenses où les migrants attendent ou espèrent un retour auprès des leurs. Le fait d’aborder la question de la détention administrative par le biais de celles et ceux qui sont assis devant la prison avant de visiter leur proche est d’une très grande originalité. Devant - Contrechamp de la rétention refuse d’aborder frontalement la situation de ces personnes dont la situation administrative condamne au même enfermement les enfants, épouses et amis. La réalisatrice évite avec sagesse de commenter la légitimité ou pas de ces mises sous écrou : elle se contente de filmer les épouses qui semblent figées dans la même torpeur, comme si, après l’arrestation, c’était leur propre existence qui s’était arrêtée. Devant - Contrechamp de la rétention rappelle le documentaire extrêmement important de Yamine Benguigui Mémoires d’immigrés où la réalisatrice témoignait des conditions inadmissibles dans lesquelles la France a séparé des hommes de leur famille, les a reçus dans des baraquements immondes dans le but de contribuer à la reconstruction de tout un pays et sa réindustrialisation. L’œuvre d’Annick Redolfi se situe plus de cinquante ans plus tard, dans un contexte où le migrant est rejeté, traqué et menacé d’expulsion. La mort, la brutalité hantent les murs et il ne reste plus que ces femmes pour témoigner de la maltraitance institutionnelle et carcérale qui est infligée aux détenus administratifs. Comme à chaque fois, Annick Redolfi frappe fort. Comme un sursaut d’optimisme et d’humanité, elle ouvre une page formidable d’espoir avec ces femmes qui réinventent la solidarité et le combat politique. Dans la lignée du grand documentariste Depardon, la cinéaste réécrit la page d’un pays, la France, qui s’abaisse à chaque fois qu’un migrant enfermé derrière les murs de Vincennes, perd ou la vie, ou tout simplement, l’espérance que demain sera plus vert. A Voir à Lire

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