De Alain Gomis avec Katy Correa, D’Johé Kouadio, Samir Guesmi, Mike Etienne, Nicolas Gomis, Fara Baco Gomis, Poundo Gomis, Thomas Ngijol
Comédie Dramatique - France/Guinée-Bissau/Sénégal - 2026 - VF - 3h05

Dao

Aujourd’hui Gloria marie sa fille en banlieue parisienne. Il y a peu, en Guinée Bissau, elle assistait à la cérémonie qui consacre son père décédé en ancêtre. D’une cérémonie à l’autre, entre passé et présent, vie et mort, réalité et fiction, Gloria se réconcilie avec son histoire, trouve sa place et connaît un moment de paix.

Séance unique

A écouter : Alain Gomis filme une famille entre la France et la Guinée-Bissau (Tous les cinéma du monde, RFI)

Alain Gomis ouvre son film avec des images arrachées au casting, comme pour rappeler qu’il ne s’agit pas d’un documentaire ou d’un récit autobiographique, mais d’une fiction où des comédiens profanes et professionnels vont tenter de reconstituer deux moments familiaux très différents : un mariage en France et une cérémonie d’hommage funéraire en Guinée-Bissau. Et pourtant, le réalisateur invite dans cette aventure cinématographique absolument inédite des acteurs dont le nom de famille résonne avec le sien. Il y a donc délibérément dans cette œuvre totalement originale un jeu habile entre le réel et l’imaginaire, l’ambition du cinéaste étant de reconstituer en plus de trois heures deux moments festifs où les familles se heurtent aux enjeux interculturels. Dao signifie dans la langue guinéenne « mouvement perpétuel et circulaire, qui coule en toute chose et unit le monde ». Le réalisateur donne d’ailleurs en exergue de son film la définition, annonçant que cette histoire de fêtes, pour l’une liée à un mariage et pour l’autre une cérémonie traditionnelle issue des pratiques animistes, restitue un fil invisible qui donne la cohérence à l’univers et aux choses. On trouve en effet une dimension véritablement philosophique et spirituelle puisque Alain Gomis traite, dans un langage subtil et complexe à la fois, des questions de post-colonialisme, d’exil migratoire et de transformation des identités culturelles. En effet, la caméra va d’un monde à l’autre. Le plus évident pour le spectateur francophone demeure ce mariage en Île-de-France où les familles se retrouvent, après parfois des années de silence ou de séparation, dans une ambiance qui fait la synthèse entre une multitude de communautés culturelles ; le deuxième est plus secret, plus éloigné du modèle de représentations occidentales puisqu’il s’agit d’un village en Guinée où les membres présents vont s’adonner à une cérémonie tant joyeuse que triste, pour une consécration spirituelle du père de l’héroïne. Ce n’est pas un hasard si Sylvie Pialat a coproduit ce film. En effet, dans la mise en scène, dans la manière dont le réalisateur laisse subtilement une grande part à l’improvisation, on pense au cinéma de Maurice Pialat qui faisait preuve d’une rigueur magnifique. Tout le récit s’articule autour d’une actrice, inconnue et pour cause puisqu’il s’agit de son premier rôle au cinéma : Katy Correa. Alain Gomis filme le quotidien d’une cinquantenaire qui marie sa fille et rejoint le village de son père à la manière d’un ethnologue. La comédienne, absolument majestueuse, s’invite dans ce bal des émotions, comme si la notion de cinéma s’effaçait au bénéfice d’un réalisme, encore plus vrai que vrai. Alain Gomis cherche à fuir tout ce qui pourrait faire fiction, donnant la voie à des comédiens professionnels ou non, dans un récit qui pourrait se confondre à leur propre existence. Dao s’affirme comme un chef-d’œuvre qui renouvelle totalement les manières de diriger des comédiens. La densité du film fait écho à l’art d’Abdellatif Kechiche qui ne se donne aucune limite dans sa matière cinématographique. Le spectateur est littéralement emporté dans une fresque familiale où les questions d’interculturalité, de colonialisme, de migration sont posées frontalement. Plus largement, si le titre rappelle avec brio que tout est lié, il raconte aussi les ruptures que l’humanité provoque, semant ainsi dans le monde des conflits et des vides existentiels sidéraux. Le plus exceptionnel dans ce long-métrage inédit demeure la part qu’y prend le spectateur. En effet, pendant près de trois heures, il a l’impression d’être lui-même l’invité dans des univers familiaux et culturels qui pourraient être les siens. La proximité avec les personnages fictifs brouille la limite entre le réel et celui du public qui est emporté dans les rituels guinéens ou les noces. On retiendra surtout de ces trois grandes heures de cinéma la présence magnétique de Katy Correa et de celle qui interprète sa fille : D’Johé Kouadio. On regrette juste qu’elles n’aient pas existé avant sur des écrans de cinéma, même si ce film qu’Alain Gomis leur offre semblait la meilleure opportunité de révéler leur immense talent. On a affaire à un cinéaste rare, qui prend autant le temps entre deux longs-métrages qu’il se donne à cœur joie pour dérouler une fresque sur le tourbillon des nébuleuses familiales. à Voir à Lire

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