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Festival Augenblick - Invité d'honneur Christian Petzold

De Christian Petzold avec Julia Hummer, Barbara Auer, Richy Müller, Bilge Bingul, Katharina Schüttler
Drame - Allemagne - 2000 - VOST - 1h45

Contrôle d'identité

Au Portugal. Coincée entre l'amour fou de ses parents et leur lourd passé, Jeanne vit dans la clandestinité depuis sa plus tendre enfance. Elle ne peut avoir de secrets ni de liens avec personne, car ce serait la sécurité du trio qui s'en trouverait aussitôt menacée. En attente d'immigration pour le Brésil, elle rencontre un jeune surfeur sur la plage. Alors qu'ils viennent d'être cambriolés, les parents décident, la mort dans l'âme, de repartir pour l'Allemagne, où ils sont recherchés, mais Jeanne réussit à trouver une planque. En attendant l'argent de leur ami Heinrich, elle doit faire les courses tous les jours et, en secret, rencontre à nouveau le surfeur...

A écouter : On aura tout vu sur France Inter : La chute du mur de Berlin racontée par le cinéma (avec entre autres Christian Petzold)

Contrôle d'identité, un film politique et poétique de Christian Petzold sur la vie clandestine d'une famille dont les parents sont d'anciens membres de la Fraction Armée Rouge. Le titre français n'est pas terrible. Le double sens ­ policier et existentiel ­ de "contrôle d'identité" laisse présager une certaine lourdeur de propos. Alors que Die innere Sicherheit ("la sécurité intérieure") joue sur l'expression employée par l'Allemagne fédérale pour justifier la férocité de la lutte antiterroriste pendant les "années de plomb". A la fameuse sûreté de l'Etat répond la mise en péril de la cellule familiale par les imprudences de Jeanne, la fille unique d'un couple en cavale perpétuelle, anciens membres de la Fraction Armée Rouge (RAF). Rien de tout ça n'est dit aussi explicitement. Le film débute comme une banale chronique d'adolescence, avec flirt sur une plage portugaise sinistre, devoirs de vacances et ennui profond. Un sentiment de désolation et d'étouffement renforcé par une belle écriture antonionienne, avec des cadres très tenus et une durée étale qui enserrent des lieux sans qualités. A cette rigueur de regard s'ajoute une parfaite maîtrise de l'information nécessaire à la mise en branle du récit : tout ça est louche, on finit par comprendre l'anormalité de la situation, par petites touches, très subtilement. Cette clandestinité n'est pas gaie. Les idéaux d'autrefois se sont transformés en routine cauteleuse, les derniers amis se défaussent, et le romanesque attendu n'est qu'une suite de situations sordides. Presque plus de liens, une solitude absolue, hors du monde. Le film est le mouvement empêché de Jeanne pour sortir de cette bulle. "Quand on ne vit nulle part, on en reste à ses souvenirs...", résume le dernier allié du couple. Jeanne, elle, veut rentrer dans le rang, changer de monotonie, passer d'une marge subie à une norme ô combien attrayante, paradoxalement synonyme d'aventure. S'il sait se faire remarquablement efficace quand il utilise le suspense d'une éventuelle arrestation, ou celui d'un casse désespéré, Contrôle d'identité impressionne par la richesse diffuse qui s'en dégage. Sur le même thème de départ que le très correct A bout de course de Sidney Lumet (sur des insoumis du Vietnam), il s'attache aux plus petits détails afin de décrire une voie sans issue et réussit à varier les registres sans jamais perdre son fil conducteur : Jeanne, entre révolte et déchirement, soumission et trahison, attachement filial et irrépressible besoin de liberté. Dans une Allemagne aussi aseptisée et désertique que réunifiée, où les liasses de billets enterrées sous un pont ne sont plus que des vestiges sans valeur, la jeune fille parvient à infiltrer son désir dans l'ordre paranoïaque de ses parents. Si elle leur trouve une planque, c'est pour rejoindre son surfeur des premières séquences, et elle n'hésite pas à utiliser son savoir-faire de clandestine forcée pour tenir tête aux interrogatoires familiaux. Le vrai sujet du film (coécrit par Harun Farocki, cinéaste "expérimental" et conceptuel) est évidemment la perpétuation et le retournement des mêmes structures oppressives : en gros, ses parents font subir à Jeanne dans la sphère intime ce que l'Etat allemand ­ ou l'Histoire, ou la politique, comme on voudra ­ leur a infligé. Une fois que la révolution s'est évanouie comme un mirage, le piège n'a plus qu'à se refermer sur les plus chétifs de ses orphelins. Les idéaux partis en fumée, reste le carcan. Mais s'il ne renonce jamais tout à fait à cette tentation métaphorique, le film évite tout simplisme didactique et se garde bien de charger le père et la mère, qui n'ont d'autre choix que de se transformer en cerbères : "Pour le vol et les garçons, attends un peu..." Bien que particulièrement menacée et close sur elle-même, cette entité en état de siège n'est jamais qu'une famille, pas si différente des autres. Et la plus amère victoire de Jeanne est d'obtenir de ses parents qu'ils finissent par se comporter comme des parents normaux, crises et claques comprises, et non comme des éducateurs-copains. Mais comment se fait-il que le film résiste si bien à des éléments aussi lourds de sens ? Sans doute parce que Petzold ne surinvestit pas le personnage de Jeanne et accorde à tous une même distance, certes bienveillante mais qui ne force pas l'empathie. Il alterne les moments de contemplation, nombreux, qui donnent au film son climat de tristesse ouatée, et les séquences dramatiquement fortes, comme celle où Jeanne est obligée de renier publiquement son petit ami pour protéger la fuite de ses parents. Cette alternance permet à Contrôle d'identité de respirer librement sans perdre sa tension. Souvent sur le fil du trop explicite, le film n'y tombe jamais, car il sait décaler la gravité inéluctable de son discours et son apparente rigidité formelle au profit d'un véritable bonheur de récit, joliment incarné dans une sensualité non agressive qui sied aux initiations comme aux fins de partie. Les Inrockuptibles

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