Logo Cinéma Bel Air
Abonnement à la newsletter
Sortie nationale

De Mia Hansen-Løve avec Tim Roth, Mia Wasikowska, Anders Danielsen Lie, Vicky Krieps, Wouter Hendrickx, Gabe Klinger, Joel Spira, Oscar Reis, Teodor Abreu, Clara Strauch, Jonas Larsson Grönström, Felix Berg
Fantastique Romantique Drame - France, Suède, Allemagne, Belgique - 2021 - VOST - 1h52

Bergman Island

Un couple de cinéastes s'installe pour écrire, le temps d'un été, sur l’île suédoise de Fårö, où vécut Bergman. A mesure que leurs scénarios respectifs avancent, et au contact des paysages sauvages de l’île, la frontière entre fiction et réalité se brouille…

Sur l’île de Farö, en Suède, les récits croisés de deux couples, l’un de chair, l’autre de fiction. Une subtile et orageuse réflexion sur l’amour, où plane l’ombre d’Ingmar Bergman. Bienvenue dans la chambre du film « qui a fait divorcer des millions de gens », Scènes de la vie conjugale (1973), tourné en partie sur l’île suédoise de Farö par Ingmar Bergman. Le couple qu’on y voit débarquer aujourd’hui, elle très jeune et lui, moins, vient y chercher l’inspiration. Chris (Vicky Krieps, révélée par Phantom Thread, de Paul Thomas Anderson) et son mari (Tim Roth) sont tous deux auteurs-réalisateurs et entendent écrire, chacun de son côté, un scénario de film. Sous les auspices, donc, d’un immense artiste qu’il vénèrent. Et sous la menace diffuse, d’abord sujet de plaisanterie entre eux, du mauvais sort que le génie du septième art jetterait, post mortem, aux époux de passage. Farö est tellement identifiée à Bergman (il en avait fait son refuge) qu’elle en est devenue une sorte de parc d’attractions à la gloire du cinéaste. Mais cette fierté locale et le flux de touristes qui va avec sont montrés finement, drôlement, sur fond de paysages magnifiques. D’où un charme immédiat, une ironie séduisante. À peine voit-on le climat se détraquer au sein du couple d’auteurs. Chris envie douloureusement la capacité de travail de son époux, qui avance dans son propre projet à toute vitesse. Il lui conseille de renoncer quand elle se plaint de trop souffrir de la page blanche. « Que veux-tu que je devienne, femme au foyer à plein temps ? » Elle l’espionne, jalouse sa notoriété – après une projection, il donne une master class sur l’île. Mais elle semble aussi se détacher de lui, ne plus guère éprouver de désir ni même d’amour. Elle va jusqu’à flirter en cachette avec un étudiant scandinave. Vicky Krieps au Festival de Cannes : “Je n’ai pas envie de plaire” La réussite d’un film ne repose décidément sur aucune recette. La situation de départ, que l’on croit cerner, ne laisse en rien deviner la suite. Et d’abord l’apparition d’un deuxième couple, issu de l’imagination de Chris, enfin concentrée sur son travail. Ce duo idéalement romantique en apparence (Mia Wasikowska, qui fut l’Alice de Tim Burton, et Anders Danielsen Lie, le héros inoubliable d’Oslo, 31 août) a vécu une passion partagée autrefois et se reforme le temps d’un week-end – un mariage d’amis communs –, sur la même île, Farö. On perçoit l’intensité de leurs sentiments, l’érotisme entre eux, mais aussi une part de regrets, de tristesse, d’impossible. Leur histoire s’impose, prend toute la lumière. Leçon de cinéma ou de magie : c’est dans cette réalité parallèle que Mia Hansen-Løve (L’Avenir, Un amour de jeunesse) atteint une incarnation, une incandescence irrésistibles, inédites dans sa filmographie. Jusqu’à la fin de Bergman Island, le devenir de ce couple chimérique offre un suspense déchirant. Et de l’alternance entre les deux récits naît tout un système d’échos. Des anecdotes, émotions et idées qui semblaient auparavant éparses trouvent leur nécessité dans une construction subtile. D’une réalité à l’autre, le sujet Bergman revient, lancinant, controversé, s’invite même dans le banquet de mariage. Surhomme ou monstre d’égoïsme ? Le grand homme, entend-on, a laissé ses femmes successives élever ses neuf enfants pour mieux se vouer, lui, à son œuvre. Avant tout il s’est montré cruel, plus encore à travers ses films que dans sa vie, comme si la cruauté était gage de vérité, ou d’intensité. Mia Hansen-Løve s’aventure loin dans cette réflexion-là, parvient à la faire endosser par ses personnages, dans leur chair, et en tire toutes les conséquences pour son cinéma : elle signe elle-même un film aussi beau que cruel. Où l’île de la séparation devient celle de la sublimation. Télérama

Prochainement