/ Plein Air au Bel Air

De Jonah Hill avec Sunny Suljic, Katherine Waterston, Lucas Hedges, Na-kel Smith, Olan Prenatt
Comédie Dramatique - Etats-Unis - 2018 - VOST - 01h25

90's

Dans le Los Angeles du milieu des années 90, le quotidien et l'apprentissage de la vie d'un jeune garçon et de sa troupe de skateboarders.

Un préado apprend le skate auprès d’une bande de jeunes qu’il adule. Un premier film magnifique, aux accents autobiographiques. La jeunesse, le skate, le soleil californien, on a déjà vu ça. Qu’est-ce qui fait le prix de cette pure merveille, qui défile comme un rêve ? La raison immédiate tient sans doute à la bouille poignante de Sunny Suljic, qui incarne Stevie, 13 ans. Entre lionceau et ange chiffonné, ce môme crève l’écran dès qu’il apparaît. Ses yeux effilés par le rire ou l’affront, son air dégourdi et sauvage à la fois, tout porte en lui la vulnérabilité d’un enfant qui veut jouer les hommes. Son grand frère, bloc de maniaque­rie et d’in­­hibition, le cogne parfois. Stevie, pour­tant, ne le craint pas. En son absence, et malgré son interdiction formelle, il n’hésite pas à pénétrer dans sa cham­bre, sorte de temple sacré, avec ses cas­quettes, ses maillots de sport et ses CD parfaitement rangés. Stevie les con­temple et les touche com­me des icônes. Mais son culte à lui, il va le trouver ailleurs, dans la rue. Un jour qu’il traîne à vélo, il remarque un groupe de skateurs, devant une boutique. Leur dégaine, leur insolence décontractée, leur virtuosité agissent com­me un aimant. Il ne tarde pas à rejoin­dre cette tribu, composée de quatre garçons plus grands, plus âgés que lui. Quatre personnages, différents à bien des égards (y compris socialement), mais qu’une obsession commune fédère intensément. Ces quatre-là nous touchent en profondeur, bien que le regard posé sur chacun d’eux tienne de l’esquisse pudique. Il y a ­Ruben, d’origine mexicaine, le premier avec lequel Stevie échange et qui l’initie à la fumette ; « Fourth Grade », blanc-bec boutonneux qui se dénigre souvent ; « Fuckshit », beau parleur et tombeur, dont les cheveux font sensation ; enfin, Ray, le plus doué, qui skate comme un dieu, avec la lucidité d’un sage. Est-ce parce qu’il est acteur lui-même ? Jonah Hill, le courtier poupon inoubliable du Loup de Wall Street, témoi­gne pour son premier film en tant que réalisateur d’un réel talent pour diriger ses comédiens et faire en sorte qu’ils soient tous attachants. En s’inspirant librement de sa jeunesse, il filme les joies et les excès d’un clan que lie la passion de la planche. Presque une raison de vivre, dont les gestes, les codes sont décrits de manière sensible, juste, cocasse. Le décalage de Ste­vie, nain parmi des géants, son difficile apprentissage, ses premières ­figures acrobatiques réussies don­nent lieu à des séquences savoureu­ses. Elles révèlent toute la maladresse, la naïveté de l’enfant qui bascule dans l’adolescence, teste ses limites. Non sans transgression ni danger : le gamin se fait mal souvent — on le voit même, fugitivement, se flageller dans sa cham­bre. La violence n’est pas esqui­vée, mais elle est mise à distance, comme dans un conte, un peu bizarre parfois, où le plaisir l’emporte malgré tout. Plaisir de la glisse sur le bitume, plaisir d’être en bande, plaisir de l’initiation sexuelle — auprès d’une douce adolescente, qui se révèle une formatrice souveraine. Il y a quelque chose de l’utopie réalisée dans 90’s, avec tous ses rites de passage et leur part de cérémonial. Stevie s’émerveille de ce qu’il vit. Lorsqu’il regarde Ray en train de poser méticuleusement le revê­tement adhésif sur le skate qu’il vient de lui offrir, la séquence baigne dans une lumière divine. La musique concourt à l’enchantement. Du rap attendu (GZA) à des titres plus surprenants (Morrissey), elle fait décoller l’action, à point nommé. Elle est bien dosée, judicieuse, à l’image d’un film dont la concision elle-même a valeur de style. Pour preuve, ce beau final, qui sauve in extremis, sans un mot, le grand frère et révèle en Fourth Grade le dépositaire d’une mémoire collective. Celle d’une période vécue comme une aventure bénie, digne d’être racontée, et dont le quintette ­aura pour toujours la nostalgie. Télérama

Prochainement